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Engagement ontologique

Jérôme David

Published onSep 21, 2023
Engagement ontologique
·

engagement (ontologique)

Engagement ontologique

Jérôme David

[On] ne peut pas avoir de
concepts du tout à moins d’avoir
beaucoup de concepts.

~ Robert Brandom1

1.2.1.1. Une épreuve empirique a des effets
d’autant plus décisifs sur le sort d’un langage
de description du monde que ce langage
est mieux « protocolarisé », i.e. que les termes
et règles en sont plus complètement définis.

~ Jean-Claude Passeron2

On me pardonnera, je l’espère, d’avoir tenté deux opérations à la fois : m’essayer à une théorie littéraire ; interroger le geste même, et la prétention, d’un tel essai.

De ces deux opérations, l’une n’allait pas sans l’autre. Théoriser, certes, mais jusqu’à quel degré de généralité ? En privilégiant quels rapports aux corpus ? Quelle forme de liens préserver avec des œuvres singulières, familières, appréciées et malgré tout autres au point de devenir presque des « objets théoriques » ? Comment ne pas spéculer sans garde-fou ? Quel ton adopter, et au nom de quelle autorité ?

L’une et l’autre engageaient l’héritage critique de la théorie littéraire du dernier demi-siècle, son ambition, son épistémologie et, surtout, son ontologie. Il s’agissait donc de débattre avec sa postérité. De s’y débattre aussi, puisqu’il n’y a plus, ici, d’arbitrage extérieur qui vaille.

La forme de l’essai qui suit joue avec des antécédents prestigieux, et aisément reconnaissables : le traité comme tel, et notamment le Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein ; les thèses sur Ludwig Feuerbach de Karl Marx, et la « kritische Theorie » à la française qui s’en est réclamée ; un certain style argumentatif « analytique », où l’explicitation et la concision sont des vertus. Ce jeu n’esquive pourtant pas l’essentiel. Il fallait que tout cela tourne à l’éthique, au politique ou à l’échange.

1. Est littérature tout ce que l’on déclare tel avec quelque motif.

1.01 Le présent de ce premier axiome est un présent historique.

Ce n’est pas un présent gnomique : est ou a été littérature tout ce que l’on a déclaré ou que l’on déclare tel avec quelque motif.

1.011 La littérature n’est pas un mot, mais une classe d’expériences.

En cela, le terme n’importe guère. Wen, fabula, belles-lettres, littérature… on pourrait tout aussi bien désigner cette classe d’expériences par des chiffres.

1.012 La littérature est un idéal type.

Les traits qu’une théorie littéraire lui associe programment et articulent une histoire de la littérature et une manière de lire les textes.

1.013 A été littérature ce dont on ne fait plus encore l’expérience.

1.014 A été littérature ce qui déborde et défie l’idéal type.

1.02 Les assignations à littérature s’effectuent dans un espace de justifications.

1.021 L’espace des justifications est un lieu d’incessantes disputes où s’affrontent les définisseurs.

1.022 L’espace des justifications est collectif.

On pourrait le dire « public », si « l’espace public » (voir Jürgen Habermas) n’en était pas seulement une des formes possibles (et, en un certain sens, idéalisées). On pourrait le dire « public », par opposition à « privé », s’il n’était ici question du langage – jamais privé – par lequel la littérature devient pensable et dicible.

1.0221 Le collectif ne préexiste pas à cet espace des justifications ; il émerge avec lui.

Si je me dis tout à coup sous la douche « Einstein est un écrivain » avant de penser à autre chose (au shampoing, par exemple), ma déclaration est hors collectif et hors raisons.

1.0222 Le collectif, formulé dans sa généralité, ne peut être qu’indéfini.

D’où le recours au « on ». D’où l’appel à contextualisations nombreuses.

1.023 Cet espace des justifications est multiple, variable et pluriel.

Il n’est pas transhistorique, ni homogène à l’échelle massive d’une époque, d’une nation ou d’une classe.

1.1 « Pour douter, ne faut-il pas des raisons ? » (Wittgenstein)

Si l’on doute qu’il existe quelque chose comme la littérature, il faut avancer des raisons. Et ces raisons doivent être valables. Si l’on doute de l’importance de la littérature, il faut avancer des raisons. Et ces raisons doivent être valables.

1.11 L’historicisme est un psittacisme.

La littérature ne désignerait rien avant le XIXe siècle, car l’acception actuelle du terme « littérature » s’impose à ce moment-là dans ses usages en français. Mais : distinguer des expériences sous le seul prétexte qu’on les désigne par des termes différents, c’est vouloir rendre les signes doublement étanches : à leurs éclaboussures réciproques ; à leur immersion dans un monde plurivoque. C’est, au nom de l’histoire, nous couper du passé. Ou : la continuation du présentisme par d’autres moyens. Si les expériences sont à ce point différentes, elles ne sont point partagées, ni même partageables. Le commun n’est pas vécu, mais transcendant et imposé ; ou alors le lien à autrui n’est qu’un moyen mis à profit par l’intérêt individuel. Reste alors l’évaporation de l’expérience dans des représentations sociales ou son atomisation dans des stratégies singulières. L’anonymat ou l’anomie. L’impensé ou le calcul comme unique principe d’historicité.

1.111 Ce psittacisme est un scepticisme.

Je ne peux prouver qu’autrui a été ou est affecté comme moi par la littérature. Sans cette preuve : rien.

1.12 Le réalisme est un idiotisme.

Le « monde réellement réel » que l’on oppose aux « mondes du faire-semblant » (voir Thomas Pavel3) est une déformation professionnelle propre à quelques métaphysiciens réalistes. Pour eux, la réalité est non seulement indépendante des signes, mais accessible sans la médiation des signes. L’imagerie cérébrale n’est-elle pas là pour nous le prouver ? (rires)

1.121 Cet idiotisme est un snobisme.

La littérature, ornement ou feintise, est au mieux la représentation subjective de la réalité objective ; au pire, une affabulation sans queue ni tête. Qu’ils sont crétins, tous ceux qui se sont suicidés après avoir lu Werther ! (Et en plus ils sont morts !)

1.122 Cet idiotisme est réactionnaire.

Il ne vise qu’à fermer des parenthèses : du linguistic turn, du dépassement de la métaphysique, du kantisme... Pour régresser jusqu’où au juste ?

1.2 La théorie littéraire est morte, vive la théorie littéraire !

1.21 La théorie littéraire désigne toute définition inconditionnelle, exhaustive ou exclusive de la littérature.

1.211 La définition inconditionnelle s’arroge l’universalité.

1.212 La définition exhaustive s’adjuge l’omniscience.

1.213 La définition exclusive s’octroie la vérité.

1.214 In memoriam.

Littérature = fonction poétique ; littérature = estrangement ; littérature = autotélicité ; littérature = intertextualité ; littérature = reconfiguration ; littérature = modélisation seconde ; littérature = sociologie sans concept ; etc.

1.22 La théorie littéraire a eu son heure de gloire ; elle a fait son temps.

Elle a pu résumer jadis l’espace des justifications que l’on avait à déclarer littérature certaines réalisations humaines. Elle a aussi orienté et nourri les luttes collectives d’alors. Elle a fait date ; elle date.

1.221 Ce temps se voulait révolutionnaire ; il est révolu.

Il est impossible d’hériter d’une pensée qui se veut ultime. Impossible de se réapproprier le culte de l’inappropriable. Impossible de partager une pratique solipsiste de la critique, et solitaire de l’émancipation. Le cours du monde a rendu les uns aigris, les autres humbles ; et tous incertains. Demain ? La bonne blague !

1.23 La théorie littéraire est une hantise.

Elle hante tout espace des justifications littéraires : sans principe, pas d’arguments ; sans généralité, pas d’objet. (Sans querelle, quel ennui.) Sa possibilité même, sa menace, embarrasse pourtant les efforts théoriques soucieux de ne pas céder à l’universalité, à l’omniscience ou à la vérité indiscutable.

1.24 « On ne peut pas tout à la fois siffler l’apéro et l’opéra. » (Joe Dassin)

La théorie littéraire peut être générale sans être prophétique ; abstraite, joyeuse et incisive sans être abstruse, insidieuse ni définitive. Si elle renonce à la prétention d’avoir le dernier mot, ses montées en généralité sont précautionneuses, ses assertions, précaires, sa validité, négociable. Elle n’éclipse plus l’espace des justifications. Elle se contente d’y intervenir – à sa manière.

1.241 La théorie littéraire est l’héritière des Secondes Lumières.

Du « pragmatic Enlightenment » (voir Brandom), elle retient une défiance à l’égard de cette sorte de certitude péremptoire qui autorise toutes les violences.

2. L’imagination radicale institue le monde.

L’imagination ne noue pas seulement nos sensations en gerbes intelligibles ; elle ne nous rapproche ou ne nous éloigne pas de l’Être ; elle ne s’ajoute pas au réel. Elle oriente nos sensations, suscite l’Être, s’il en est, et traverse nos réels. En cela, elle est radicale.

2.01 Le monde n’est pas ce qui est, mais ce qu’il y a.

2.0101 Le monde est ce qu’il y a pour.

Le « il y a » tout court, dont la présence s’imposerait comme une insomnie (voir Emmanuel Levinas), est le cauchemar préféré de la phénoménologie. Mais sans cadres de l’expérience, pas d’expérience (voir Erving Goffman). Sans socialisation à ces cadres, pas de cadres. Sans socialisation, rien (pour l’être humain).

2.011 Le monde institué par l’imagination radicale est historique et social (voir Cornelius Castoriadis).

2.012 Le monde institué par l’imagination radicale est perceptible et intelligible (voir Pierre Bourdieu).

2.013 Le monde institué par l’imagination radicale est sensible (voir Jacques Rancière).

2.02 La littérature est l’un des usages avérés de l’imagination radicale.

De même que le droit ou la science : fictio legis, microbe, Big Bang.

2.1 L’imagination littéraire est radicale.

Elle n’est pas dérivée. Elle n’est pas la fancy, la feintise ou la projection tous azimuts d’une vision artiste. Le terme importe peu, d’ailleurs : poiésis, ingenium, Einbildungskraft, inspiration, ascèse, révolution, etc. On pourrait le remplacer par des chiffres.

2.101 La littérature est une institution.

Elle est instituée par l’imagination radicale. Aussi ses définitions varient-elles.

2.102 La littérature contribue à instituer le monde.

Elle s’institue parfois elle-même. (Mais c’est rare.)

2.1021 L’illusion référentielle est une aberration.

Contra Michael Riffaterre et coll.

2.103 La littérature est une intervention symbolique.

Où le symbolique n’est pas un supplément de l’expérience, mais son grain et sa trame.

2.104 L’expérience de la littérature se décide dans l’imagination radicale.

2.11 La littérature présente le monde.

Elle ne le re-présente pas, car cela supposerait qu’il existe quelque chose que la littérature s’efforcerait d’imiter, de restaurer, d’approcher, d’exprimer ou même de fuir.

2.2 L’imagination radicale est partagée.

2.21 Notre relation au monde est celle d’un « nous » avant d’être celle d’un « je ».

Le monde n’est rien pour moi seul.

2.211 Le monde n’est rien s’il ne m’est transmis par autrui, fût-il mort.

Une émotion, un geste, un gène sont à cet égard sur le même plan.

2.22 Le « nous » m’est transmis avec le monde.

Et comme il y a plusieurs « nous », il y a plusieurs mondes ; et comme ces « nous » se croisent, ces mondes se croisent.

2.221 Ce « nous » fait partie du monde.

Ces « nous » font partie du monde.

2.23 La théorie littéraire souligne ce partage ; elle le relance.

Le partage découle toujours d’une mise en commun ; et parfois, en outre, d’un différend.

2.3 L’imagination radicale établit le commun.

Que ce commun soit le vivant, l’humanité, la civilisation, l’empire, le royaume, la nation, la polis, la classe, le genre, la race, la confession, la famille, le couple, etc.

2.31 La théorie littéraire expose le politique.

2.311 La théorie littéraire répond à une exigence démocratique.

Quand bien même les définisseurs seraient des tyrans.

3. La littérature se compose d’œuvres.

Et non de textes : un texte n’a pas de dehors, mais il n’a pas de dedans non plus.

3.001 La granularité des œuvres varie selon qu’il s’agit de telle ou telle œuvre.

Où la granularité s’échelonne en : titre singulier (poème, recueil poétique, roman, cycle romanesque, pièce de théâtre, etc.), production complète d’un auteur, genre littéraire, littérature « française » (à la nation et à la langue près), littérature « mondiale » (au Welt près), etc.

3.01 La théorie littéraire est une casuistique.

Plutôt qu’une typologie ou une nomologie.

3.1 Une œuvre est une pensée qui se propose.

Cette pensée ne s’exprime pas seulement. Elle ne se formule pas seulement. Elle ne se découvre pas seulement.

3.11 Cette pensée s’explore et se donne à éprouver.

3.12 Cette pensée est celle de l’œuvre.

Elle n’est pas strictement celle de l’auteur (ou de la nation, de la langue, etc.) ou de son inconscient (ou de l’inconscient de la nation, de la langue, etc.). Elle n’est pas la pensée d’une époque. Elle n’est pas non plus pensée de la littérature-comme-telle.

3.13 Cette pensée se propose aussi à l’auteur, à la nation, à la langue, etc.

3.131 La théorie littéraire n’est pas un humanisme.

3.14 Cette pensée se propose aux lecteurs.

3.15 Cette pensée littéraire se déploie dans l’imagination littéraire.

3.151 Elle est processus, dispositif et forme.

3.1511 La pensée littéraire est un processus d’adéquation et d’appariement.

Adéquation à l’espace des justifications disponibles. Appariement de directives (voir Michael Baxandall).

3.1512 Un dispositif littéraire ramasse les ressources mobilisées par cette pensée littéraire.

Ces ressources incluent les directives (notamment génériques), les caractéristiques de la langue ou l’imaginaire sémiotique. On ne pense pas tout seul, même en littérature. Et pas seulement avec des mots, même en littérature.

3.1513 Une forme littéraire est la trace d’une pensée littéraire.

Un ensemble stabilisé de tâtonnements inégalement aboutis. Une cohérence offerte à expériences et interprétations.

3.2 Une pensée est un usage réfléchi de l’imagination radicale.

3.21 Cet usage peut présenter des accents linguistiques, émotionnels, cognitifs ou axiologiques.

À vrai dire, l’inventaire en reste ouvert.

3.22 La réflexion peut être d’ordre métalinguistique, intuitif, conceptuel, métaphorique ou moral.

À vrai dire, l’inventaire en reste ouvert.

3.3 Une œuvre littéraire opère dans le langage avant d’opérer sur le langage.

3.31 Une œuvre littéraire se réapproprie le langage depuis le langage.

Elle n’en infléchit que quelques usages à la fois. Et le temps, souvent fugace, de sa pensée (voir Laurent Jenny).

3.311 La langue littéraire ne s’instaure pas dans le seul écart aux usages ordinaires.

Le langage ordinaire est déjà ironique, métaphysique, métaphorique, métalinguistique, réflexif, abstrait. Les mots de la tribu ne sont pas tant des maux que des tributs.

4. L’engagement ontologique est ce qu’une œuvre dit qu’il y a.

Ce qu’elle dit qu’il y a doit être vérifié pour que l’œuvre soit tenue pour vraie (voir Willard Van Orman Quine).

4.01 L’engagement ontologique n’est pas le propre des théories scientifiques.

(Contra Quine.)

4.011 Il n’est pas le propre des sciences.

Il est indissociable de tout usage de l’imagination radicale.

4.012 Il n’est pas le propre des théories.

Même le langage ordinaire se caractérise par un engagement ontologique (on ne croit plus aux grisettes, mais on ne s’étonne pas de croiser des « bobos » dans la rue).

4.02 Les critères de vérité sont institués par l’imagination radicale.

L’administration des preuves varie dans les sciences, c’est-à-dire le mode d’administration aussi bien que le genre de preuves (le roi ni le pape ne sont plus indispensables dans les laboratoires). Elle varie dans le droit. Elle varie dans la littérature.

4.021 La vérité est un critère des définitions de la littérature.

La vérité, ou ce qui s’y rapporte après modalisation : véracité, véridicité, vraisemblance, etc.

4.0211 Ce critère change.

La vérité littéraire diffère au gré des définisseurs : vérité de la mimesis, de la morale, du sentiment, de la vision, de la subversion ou de la jouissance ; voire vérité du scepticisme (X ne croit en rien, ni à la croyance, ni à la raison, et comment lui donner tort ?, etc.).

4.022 Une œuvre littéraire est tenue pour vraie quand un lecteur croit à ce qu’elle dit qu’il y a.

N.B. Étant entendu que les définisseurs sont aussi, et d’abord, des lecteurs.

4.0221 Cette adhésion est la condition de l’expérience littéraire.

4.0222 Cette adhésion se réalise au mode de croyance près.

Soit : croyance existentielle, croyance évaluative, croyance simulée, quasi-croyance, créance, etc.

4.0223 Cette adhésion dure parfois le seul temps de la lecture.

Et encore : le laps d’un vers, d’une tirade ou d’une phrase.

4.0224 Cette adhésion infléchit parfois ce qu’un lecteur croit qu’il y a.

Partant, ce qu’il y a pour lui dans le monde. C’est-à-dire le monde, puisque son monde croise celui des autres.

4.0225 La théorie littéraire accueille le premier degré de la littérature.

Et pas seulement son second degré, c’est-à-dire celui de la critique, de l’ironie, de l’autotélicité, de la mise en abyme, de l’effet de réel, du faire-croire, du récit envisagé comme piège, du déniaisement idéologique du lecteur, etc.

4.023 Quand un lecteur croit à ce qu’une œuvre dit qu’il y a, il la vérifie.

À sa manière, à son échelle, c’est-à-dire depuis le lieu mouvant où il se situe et croise autrui (cet autrui fût-il mort, comme c’est souvent le cas, sinon toujours, avec les auteurs du passé).

4.0231 La théorie littéraire est une méta-ontologie.

4.0232 Paul Ricœur brouille les pistes (comme souvent).

Il parle dans Soi-même comme un autre de « l’engagement ontologique de l’attestation ». Référence à Quine ? En aucun cas : l’Être est ce que Ricœur, suivant Aristote, dit lui-même qu’il y a, c’est-à-dire l’horizon métaphysique de tout agir humain. L’attestation est simplement la manière juste et conséquente d’adhérer à l’ontologie de Ricœur. Et l’engagement, une forme de « véhémence ontologique », selon son expression, destinée à maintenir ouverte (contre Quine, qui sait ?) cette possibilité de la foi biblique évoquée dans l’introduction. La méta-ontologie, à cet égard, serait sans doute une menace agnostique. Après le récit (si crucial dans les religions du livre qu’il s’invite dans sa poétique), la pratique (dans le dos de Pierre Bourdieu), l’herméneutique de soi (dans le dos de Michel Foucault), voici donc l’engagement ontologique (dans le dos de Willard Van Orman Quine) !

4.024 On ne croit jamais seul à ce qu’une œuvre dit qu’il y a.

Quand bien même on en serait persuadé. Car on n’est jamais le premier lecteur d’une œuvre, sauf peut-être quand on l’a écrite (et encore).

4.1 L’engagement ontologique est le cadre qu’une pensée fixe à l’expérience.

4.11 Ce cadre est cohésif.

Sans quoi la conduite de l’expérience en question n’est pas une suite, ni une série ; ni prolongeable, ni extrapolable.

4.111 Dans le cas de la littérature, cette cohésion peut être réputée organique ou fonctionnelle ; collective ou idiosyncrasique ; auctoriale, procédurale ou lectorale.

Elle n’est pas exclusivement logique, ni entièrement explicite, ni rigoureusement systématique.

4.12 Ce cadre garantit la robustesse de ce qu’une œuvre dit qu’il y a.

C’est-à-dire, tout à la fois, la consistance du monde institué par l’œuvre et la stabilité des appropriations que peuvent en faire des communautés de lecteurs donnés.

4.121 Toute pensée a son versant axiomatique.

Un tropisme réciproque d’axiomes et de règles d’inférence.

4.13 Dans le cas de la littérature, une œuvre peut se voir reconnaître plusieurs cadrages.

Et donc plusieurs pensées. Mais pas en même temps : par des communautés de lecteurs différentes, éloignées ou successives.

4.131 Un exemple quelconque.

Balzac l’historien de la Monarchie de Juillet, Balzac le moraliste cynique ou sentimental, Balzac le sociologue du capitalisme, Balzac le réaliste, Balzac le conteur, Balzac le sérieux, Balzac le potache, Balzac le stylisticien des registres de discours, etc. (Mais aussi le réalisme romanesque, le roman, la littérature française, la littérature universelle, etc.)

Ce que l’œuvre balzacienne nous dit qu’il y a varie d’autant. Il y a donc : des députés et des lorettes ; ou des anges et des incarnations du Mal ; ou de l’innocence et du calcul ; ou des mécanismes d’accumulation des richesses et des stratégies d’ascension sociale ; ou une copie du réel ; ou une fable allégorique ; ou de la science ; ou du calembour ; ou une économie de discours sous-jacente à la société ; etc.

Les critères de vérité et de relance de son engagement ontologique varient eux aussi d’autant : ressemblance de la description ; ou représentativité de l’échantillon ; ou exhaustivité des situations ; ou justesse du sentiment ; ou légitimité de l’indignation ; ou vigueur de la critique ; ou rigueur de l’analyse ; ou divertissement de l’intrigue ; ou minutie des relations de parole ; etc.

La granularité même de l’œuvre varie d’autant : « les textes d’avant 1827 + La Comédie humaine Les contes drolatiques » ; ou « La Comédie humaine – les textes d’avant 1827 – Les contes drolatiques » ; ou « La Comédie humaine (moins Les études analytiques) » ; Les illusions perdues ; Peau de chagrin ; le début de La fille aux yeux d’or ; la fin de Louis Lambert ; etc.

4.2 Une œuvre littéraire institue un monde en exemplifiant son engagement ontologique.

4.21 L’accès à ce monde conditionne la classe des expériences littéraires.

Sans ce monde, pas de pensée littéraire, pas d’œuvre. Il arrive toutefois que l’accès à ce monde conditionne une expérience littéraire uniquement langagière. (Mais c’est rare.)

4.211 Ce monde est ouvert à une diversité indéfinie d’expériences littéraires.

Les contours du « nous » qu’il fait surgir peuvent varier.

4.212 En exemplifiant un monde parmi des mondes qui se croisent, une œuvre contribue à instituer le monde.

Le personnage romanesque du petit-bourgeois est ainsi devenu un fait sociologique. (La caricature journalistique du « bobo » est ainsi devenue une évidence pour beaucoup.)

4.22 L’exemplification n’est pas une illustration (voir Emmanuel Kant).

Ce monde n’est pas un exemple particulier (Beispiel) d’une conception générale et prédéfinie du monde, qu’elle soit factuelle ou utopique. Il est l’exemple (Exempel) d’une pensée qui ne peut se figurer le monde autrement, c’est-à-dire ni un autre monde, ni une autre figuration. Autrement dit, la fable n’est pas le Beispiel d’une morale – sauf dans certaines définitions de la littérature.

4.23 Ce qu’une œuvre littéraire dit qu’il y a ne concerne pas le seul mobilier du monde.

Elle exemplifie certes des entités, mais aussi des relations de tous ordres : caractères, types d’individus, classes de situations, liens entre caractères, homologie de situations, causalité d’épisodes successifs ou tonalités affectives. (L’inventaire en importe peu.)

4.231 Ce monde n’est pas constitué d’individus et d’événements, mais de matrices et d’enchaînements.

L’incomplétude des univers fictifs n’est pas un obstacle à tout engagement ontologique, mais une condition qui pèse sur la nature du cadre fixé à l’expérience : Madame Bovary devient vrai (à la modalisation près) non pas quand on peut répondre à une infinité de questions que ne soulève pas l’œuvre (Emma a-t-elle un grain de beauté sur l’épaule gauche ?), mais quand un lecteur croit, par exemple, à l’existence d’une catégorie d’individus que l’échantillon « Emma » lui permet de mieux cerner et de mieux comprendre ; un haïku de Bashô devient vrai (à la modalisation près) non pas quand on vérifie que sa grenouille a sauté dans cet étang-là, ou que les grenouilles sautent toujours avec un plouf dans l’eau, mais quand un lecteur croit à ce monde où le bruit d’une grenouille qui plonge dans un étang déclenche une méditation ; Les souffrances du jeune Werther devient vrai (à la modalisation près) quand un lecteur n’entrevoit pas d’autre dénouement à sa propre vie que celui du roman.

4.2311 Le monde institué par une œuvre littéraire n’est pas un monde possible.

Que le possible soit autre que le réel, c’est-à-dire plus ou moins éloigné, ou plus que le réel. L’imagination radicale suspend les distributions modales.

4.3 L’engagement ontologique est un engagement.

4.31 Une pensée s’y trouve engagée en faveur d’un certain cadre de l’expérience.

Elle récuse, implicitement ou non, les cadres concurrents.

4.32 Une pensée s’y trouve engagée en faveur du monde exemplifié par l’œuvre.

Elle en souligne la justesse et la justice. Elle soutient la pertinence et la valeur de cette expérience-ci.

4.33 Une pensée s’y trouve engagée à se rendre crédible.

Elle mise sur une forme d’adhésion spécifique : le bon sens, l’admiration, la frayeur, la pitié, la compassion, l’indignation, la complicité, etc.

4.34 Une pensée s’y trouve engagée à engager à son tour.

Elle porte un déclenchement.

4.35 Une pensée s’y trouve engagée par l’ontologie même qu’elle propose.

Elle est soumise au monde que l’œuvre institue.

5. Un engagement ontologique appelle un assentiment.

Ce qu’une œuvre dit qu’il y a devient ce qu’il y a lorsqu’elle fait émerger un « nous » qui croit à ce qu’elle dit.

5.01 Toute œuvre tient sa valeur d’un tel assentiment.

Que cet assentiment soit rationnel, émotionnel, idéologique, réfléchi, intuitif, spontané, etc.

5.02 Toute œuvre existe à la faveur d’un tel assentiment.

Sans cela, une œuvre littéraire est souffle, encre, pixel.

5.03 La théorie littéraire est un réalisme symbolique (voir Jean Comaroff et John L. Comaroff).

Elle montre comment la réalité se réalise, le passé passe, pèse ou paresse, l’être s’étreint.

5.1 Le phatique contre-attaque.

La fonction poétique a mis l’accent sur ce qu’une œuvre littéraire dit qu’il y a dans le langage, dans son code, dans la littérature (voir Roman Jakobson). On a trouvé du phatique chez les Trobriandais ou les téléphonistes (« allô ? vous m’entendez ? »). Mais dans la littérature ? La communion phatique est cet assentiment d’un « nous » à un engagement ontologique quelconque.

5.11 Une œuvre agence les liens qu’elle noue non seulement avec ses lecteurs, mais entre ses lecteurs.

Il y a du lien, du fait même de lire.

5.111 Le même exemple quelconque.

Lisant Balzac, je sais que je ne suis pas seul : je retourne à cette « voix » que j’en suis progressivement venu à entendre dans La Comédie humaine ; et je retourne à cette certitude que d’autres ont goûté cette « voix » avant moi (à commencer par Balzac, sans doute), ou l’une ou l’autre de ses inflexions ; à cette certitude que d’autres la goûtent en même temps que moi, quelque part dans le monde.

5.2 Toute œuvre fait communauté.

Elle assemble un « nous ».

5.21 Ce « nous » n’est pas nécessairement contemporain.

5.211 Il peut être passé.

Et basculer dans ce qui a été littérature.

5.212 Il peut réunir des lecteurs de temps différents.

Et élucider l’énigme de l’omnitemporalité des œuvres qui durent.

5.22 Cette communauté peut être interprétative (voir Stanley Fish).

Mais aussi pathique. Ou sensible. Ou tout simplement physique, si on lit à plusieurs.

5.23 Cette communauté peut être imaginée (voir Benedict Anderson).

Si l’imagination en est radicale. Et le lien non exclusivement national.

5.24 Cette communauté peut être désœuvrée (voir Jean-Luc Nancy).

Si l’on craint le collectif comme son ombre (communiste).

5.25 Cette communauté peut être inavouable (voir Maurice Blanchot).

Si l’on se résigne à une forme de lien en creux entre les êtres.

5.26 Ce peut être une communauté de solitudes (voir Jacques Derrida après Friedrich Nietzsche).

S’il s’agit de ne s’attacher à personne tout en s’adressant à quelqu’un.

5.27 Cette communauté peut être inconsistante (voir Rancière).

Si l’on fait du questionnement même des critères du collectif le geste politique par excellence. Et de la figure de l’intrus un opérateur salutaire de déliaison.

5.28 La fiance aux Fiançais ! (Où l’on recroise notamment Paul R***.)

Il y a deux sorties possibles du scepticisme critique : justifier dans son coin la possibilité de la communauté par la structure du monde vécu ; ou partir d’une telle entente sur l’importance d’interroger cette possibilité. Soit : surmonter le soupçon en appelant à faire corps (souffrant) autour de la fiance (voir Ricœur) ; ou adosser le doute aux certitudes d’arrière-plan qui en autorisent la formulation (voir Stanley Cavell après Wittgenstein). Soit encore : dénoncer la scène du scepticisme en dévoilant ses coulisses ; ou rappeler aux acteurs qu’ils sont dans la même salle que leur public. Le postulat de l’imagination radicale est incompatible avec la première option.

5.3 Il y a autant de communautés que d’œuvres.

L’assentiment à ce qu’une œuvre dit qu’il y a varie plus ou moins d’une œuvre à l’autre.

5.301 Il y a plus de communautés que d’œuvres.

Toute œuvre est passible de plusieurs formes d’assentiment.

5.302 Il y a plus d’œuvres que de communautés.

Toute œuvre est susceptible d’assembler comme une autre.

5.31 Ces communautés n’instaurent pas les mêmes liens avec ou entre les lecteurs.

L’assemblement du « nous » peut être, selon l’œuvre, modulaire, compartimenté, indifférencié, massif, surplombant, négocié, obséquieux, exclusif, englobant, allusif, racoleur, etc.

5.32 La théorie littéraire est une critique.

Elle distingue ces assemblements ; elle les juge.

5.33 La théorie littéraire est une pédagogie.

Elle assume de sélectionner les assemblements à transmettre.

6. Figure-toi toi-même.

6.01 Connais ce que tu crois qu’il y a en toi.

Connais-toi toi-même.

6.02 Connais ce que tu crois être « connaître ».

Connais-toi toi-même.

6.03 Connais ce que tu crois être « croire ».

Connais-toi toi-même.

6.04 Reconnais le « nous » qui t’ouvre à la fois un « je » et un « tu ».

Connais-toi toi-même.

6.05 Reconnais les « nous » qui t’ouvrent chacun un « je » et un « tu ».

Connais-toi toi-même.

6.1 Assemble-toi en paix.

Nous ne sommes rien pour toi seul. Tu n’es rien pour nous seuls.

Chapitre précédent : Énergie, Raphaël Baroni,

Chapitre suivant : Épimodernisme, Emmanuel Bouju


BIBLIOGRAPHIE

Brandom, Robert, L’articulation des raisons. Introduction à l’inférentialisme, trad. C. Tiercelin et J.-P. Cometti, Paris, Cerf, [2000] 2009.

Passeron, Jean-Claude, Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, [1991] 2006.

Pavel, Thomas, Univers de la fiction, Paris, Éditions du Seuil, 1988.


NOTICE BIOGRAPHIQUE

Jérôme David est professeur à l'université de Genève. Il a notamment publié L'Implication de texte (2010), Balzac, une éthique de la description (2010), Spectres de Goethe (2011), Martin Bodmer et les promesses de la littérature mondiale (2018).

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