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Médiévalisme

Vincent Ferré

Published onSep 21, 2023
Médiévalisme
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Médiévalisme : l’index de Halder

Vincent Ferré

Le hasard ou le diable voulut que le livre que Hans Reiter choisit de lire soit le Parzival de Wolfram von Eschenbach. Lorsque Halder le vit avec ce livre, il sourit et dit qu’il ne le comprendrait pas, mais il dit également ne pas être étonné qu’il ait choisi ce livre et pas un autre, de fait, il lui dit que ce livre, même s’il n’arrivait jamais à le comprendre, était le plus indiqué pour lui, de même que Wolfram von Eschenbach était l’auteur en qui il trouverait la plus nette ressemblance avec lui-même, ou avec son esprit, ou avec ce qu’il désirait être et que, malheureusement, il ne serait jamais, même s’il ne s’en était fallu que de ça, dit Halder en faisant presque se toucher le pouce et l’index.

~ Roberto Bolaño1

Dans « La partie d’Archimboldi », cinquième et dernière section du roman 2666, Hans Reiter emprunte dans la bibliothèque de Halder un livre qui se révèle être le Parzival2 du poète bavarois, auteur du premier roman allemand (au début du XIIIe siècle) consacré au Graal. Histoire d’une quête marquée par une atmosphère ésotérique qui le distingue du récit de Chrétien de Troyes, Parzival est aujourd’hui encore au centre d’interrogations sur la vie de son auteur, et surtout sur son sens et son lien avec des sources perdues ou peut-être fictives. C’est aussi une œuvre pivot, emblématique de toutes les reprises de l’héritage médiéval, puisqu’elle a inspiré le Parsifal de Richard Wagner (1882) puis, indirectement, Lohengrin et Tannhäuser. Récit d’une quête, Parzival constitue donc l’objet d’une autre quête, et l’extrait du roman de Roberto Bolaño met bien en perspective l’une des questions centrales des recherches portant sur le médiévalisme, la réception ou recréation d’une image du Moyen Âge : celle de la problématique proximité ou altérité du Moyen Âge pour les lecteurs de notre époque.

« Modernité » et omniprésence du Moyen Âge

Depuis 1979 au moins, et les conférences proposées par Paul Zumthor à Beaubourg sur la « Modernité du Moyen Âge », ou encore le numéro de la revue Europe intitulé Le Moyen Âge maintenant (1983), avant le colloque de Stanford sur la Modernité au Moyen Âge (1988), cette idée semble s’être imposée naturellement, au fil des décennies, au point d’entraîner une forme de répétition dans les titres de colloques et de séminaires : « Le merveilleux médiéval aujourd’hui », « Le Moyen Âge contemporain », « Le Moyen Âge aujourd’hui »…

Cependant, si la modernité du Moyen Âge paraît être une idée acceptée au point de constituer une sorte de cliché, en quoi consiste-t-elle exactement ? Comment comprendre l’oxymore que constitue cette expression ? En un premier sens, la modernité du Moyen Âge consiste, d’après un discours critique dominant, en son actualité, en ses multiples manifestations dans notre univers culturel contemporain. Cependant, ce constat en apparence objectif, que l’on trouve par exemple sous la plume de Stephen Nichols, pour qui l’« [o]n a beaucoup parlé de la modernité du Moyen Âge ces dernières années », est en réalité loin d’être admis par tous, l’important étant pour d’autres critiques de souligner au contraire la singularité du Moyen Âge, sa différence, son « altérité », cela pour parvenir à dégager « l’identité qui lui soit propre3 ». C’est cette présence ambivalente — entre proximité et altérité — qu’étudie, justement, le médiévalisme, terme dont l’apparition en français remonte à une quinzaine d’années.

L’omniprésence du « Moyen Âge » — ici mis entre guillemets pour attirer l’attention à la fois sur les dangers d’essentialisation et de naturalisation de ce qui demeure une construction d’images multiples et inconciliables entre elles — est manifeste, dans des domaines aussi divers que la littérature, le cinéma, les jeux vidéo, les attractions touristiques, le discours politique (sur les « croisades » occidentales, par exemple), jusqu’à la télévision, qui voit se multiplier les séries grand public au décor néomédiéval, ce qui n’est pas sans susciter une réflexion sur les raisons de la vitalité et de la fécondité du Moyen Âge et de certaines de ses figures, ou certains de ses symboles, les plus éminents. À eux seuls, des sous-genres tels que la « fiction arthurienne » représentent des centaines de titres4, tandis que l’intérêt du monde universitaire n’a cessé de s’affirmer depuis les années 1970, allant de pair avec un désir de valorisation du Moyen Âge. Songeons ainsi au « projet woruldhord5 », initiative lancée il y a quelques années par l’Université d’Oxford, pour partager avec le grand public la découverte d’un « trésor » anglo-saxon dans le Staffordshire, à travers un portail Internet regroupant des archives, mais aussi des textes, des poèmes ou des images évoquant cette période du haut Moyen Âge (Ve-XIe siècles)… y compris de petits films de reconstitutions « historiques », à visée vulgarisatrice.

Un tel projet constitue un exemple parmi d’autres des travaux d’historiens et de littéraires qui se sont multipliés en deux décennies. En 2000, Kathleen Verduin notait qu’une centaine d’essais et de colloques avaient été consacrés à la réception du Moyen Âge ; vingt ans plus tard, on peut multiplier ce chiffre, comme l’attestent les bibliographies (qui ne peuvent même plus être tenues à jour) sur les sites Perspicuitas et Modernités médiévales6. Le nombre d’événements scientifiques organisés au cours de la dernière décennie constitue un indice du développement de ce champ de recherche : colloque « Parler du Moyen Âge : Dialogues transatlantiques / Transatlantic Dialogues : Speaking of the Middle Ages » (XXVe International Conference on Medievalism à Groningen, Pays-Bas, en juillet 2010), colloques annuels organisés sous l’égide de l’International Society for the Studies of Medievalism (aux États-Unis) ou de l’association Modernités Médiévales en France — on retiendra ceux consacrés à la « Modernité des troubadours : réécritures et traductions » à Aix (2013) et aux « Médiévalismes en mouvement », Medievalisms on the Move, à Georgia Tech (Atlanta) en 2014.

Pour autant, nombre de ces travaux apparaissent menés tous azimuts et de manière relativement isolée, sans que les auteurs connaissent ceux de leurs homologues, qu’ils soient d’autres nationalités, ou d’autres disciplines, parfois du même pays ; et sans qu’ils disposent toujours d’un recul critique sur les méthodes et le discours qui se sont développés en quarante ans des deux côtés de l’Atlantique. Pour appliquer au médiévalisme la formule employée par Paul Zumthor au sujet des études médiévales, « [c]e qui nous manque » encore, en 2022, « c’est une règle de la finalité de notre travail — une idée des règles génératives de notre discours7 ». Ce constat qui était (peut-être) vrai des études médiévistiques en 1979 l’est manifestement pour celles relevant du médiévalisme, en ce XXIe siècle. Ce n’est en effet que récemment (eu égard à l’histoire longue du médiévalisme), en 2009, que les questions méthodologiques et théoriques sont apparues collectivement comme importantes. Le constat fait par Gérard Chandès, l’un des pionniers des recherches actuelles, demeure d’actualité : « La majorité » des travaux médiévalistes est « plus descriptive qu’analytique, ce qui est logique pour un champ d’étude encore en voie de délimitation8 ».

Le décalage entre études médiévales et médiévalisme, en termes de conscience disciplinaire, de réflexivité, est certes important : l’observation de Zumthor date de 19799, deux ans après la publication de l’ouvrage de Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Âge (1977) — s’interrogeant à partir de Jules Michelet sur l’actualité d’un « Moyen Âge pour aujourd’hui et pour demain10 » —, et au moment même où paraissait le premier numéro de la revue Studies in Medievalism dirigée par Leslie J. Workman, événement parfois présenté comme l’acte de naissance du medievalism anglophone moderne. La médiévistique entrait alors dans une période de mutations importantes, en France, mais également aux États-Unis, le New Medievalism de Stephen Nichols, Howard Bloch et Marina Brownlee constituant l’une des manifestations les plus visibles, à compter des années 1990 ; or à la même époque, le médiévalisme n’en était qu’à ses balbutiements. Son affirmation a été lente aux États-Unis, sa légitimité, sa définition et ses contours faisant encore l’objet d’âpres débats11. Le terme même ne s’est pas réellement imposé, concurrencé par des synonymes, contrairement à la France, où son apparition demeure toutefois récente.

Medievalism et médiévalisme 

On peut considérer que le médiévalisme correspond aux deux versants, créatif et érudit, de la réception et de la recréation du Moyen Âge aux siècles ultérieurs, depuis le XVIe siècle, et en particulier aux XIXe-XXIe siècles ; il recouvre à la fois les œuvres d’inspiration « médiévale » et les travaux universitaires, critiques et théoriques, portant sur cette période12. Autrement dit, le médiévalisme entend étudier l’héritage médiéval, sa présence ou sa reprise, ses revivals, dans des domaines variés : artistiques, comme la musique, le cinéma, la littérature, la peinture ou l’architecture ; mais aussi dans la société et la politique, ainsi que dans les sciences (humaines, en particulier). Dans la sphère littéraire, les médiévalistes s’intéressent à la « rémanence », aux « traces » de la littérature médiévale dans la littérature moderne (Michèle Gally13) ; mais la valeur accordée aux deux versants varie beaucoup selon les critiques. Nombre de commentateurs se rallient encore à la dichotomie tracée par Umberto Eco entre les œuvres relevant d’un « néomédiévalisme fantastique » (il songe ici à la fantasy) et les travaux marqués par une « étude philologique sérieuse14 » : c’est ce second type, à savoir la « reconstruction philologique » du Moyen Âge, qui lui semble l’étalon pour évaluer toutes les autres formes de reprises de cette époque, en fonction de la conformité (ou de l’écart) avec cette approche, la seule en phase avec ce qu’Eco perçoit comme le Moyen Âge réel15. Une telle position rencontre pourtant plusieurs écueils logiques, comme l’essentialisation d’un « Moyen Âge » monolithique — mais non défini par Eco –, de même que l’occultation, paradoxale chez lui, de la relativité et de la diversité des encyclopédies mobilisées par les lecteurs pour concevoir cette période.

Si elle fait désormais l’objet d’un relatif consensus, cette première définition du médiévalisme (associant les versants créatif et érudit) fait toutefois apparaître une difficulté qui a été peu commentée, et qui consiste en ce que le médiévalisme constitue le domaine d’étude autant que l’objet de l’étude. Travailler sur la résurgence du Moyen Âge, dans les arts, en littérature ou dans la société, revient en effet à produire des textes critiques qui viennent s’ajouter, au second degré, à cette réception (érudite) médiévale. Au second degré, car les textes critiques portent sur des réalisations médiévalistes, des « rémanences » modernes de la période médiévale, dont elles contribuent à façonner l’image. Ce processus est bien reflété par une autre définition, très répandue du côté anglophone mais pas toujours attribuée à son auteur (Leslie J. Workman), qui présente le médiévalisme comme la « création continuée du Moyen Âge » aux siècles ultérieurs16.

En Angleterre, et plus encore aux États-Unis, le terme de medievalism, s’il fait l’objet de débats sur son sens exact, a connu une grande fortune depuis son apparition au milieu du XIXe siècle ; on en accorde souvent (et à tort) la paternité à John Ruskin, chez qui il désigne une période en architecture, dans une conférence de 1853. Ce terme en est venu à désigner le Moyen Âge et la médiévité (à savoir, ce qui est propre à cette époque), puis l’étude des traits caractéristiques de cette dernière — parvenant ainsi au sens dans lequel il est utilisé dans l’un des réseaux de chercheurs les plus actifs, celui qui fait vivre la revue Studies in Medievalism et l’association (d’ancrage nord-américain marqué) devenue l’International Society for the Study of Medievalism. Cette évolution explique sans doute la polysémie du terme, voire la difficulté à le saisir.

L’ours de la revue indique ainsi que Studies in Medievalism « offre un lieu d’échanges, interdisciplinaires, aux chercheurs de tous les domaines, y compris artistiques, qui s’intéressent à tous les aspects de l’étude du Moyen Âge et de la conception qui en est proposée aux époques ultérieures, d’une part ; d’autre part, à l’influence de cette étude sur le grand public et dans le monde universitaire, en Occident, après 150017 ». On notera que la borne temporelle est, dans l’intention, plus large qu’en France, où les travaux portent pour l’essentiel sur la période romantique et le XXe siècle. Il faut toutefois nuancer cette impression, la lecture des 30 volumes de Studies in Medievalism publiés à ce jour montrant le fossé entre cette déclaration et la réalité, puisque la plupart des articles concernent la seconde moitié du XIXe siècle — ce qui valut à ce medievalism américain d’être considéré par certains détracteurs comme une « fantaisie victorienne » — et plus récemment, le XXIe siècle. Depuis une décennie, en effet, l’époque la plus contemporaine est également devenue un objet d’étude, des phénomènes culturels tels que les jeux vidéo et les séries télévisées étant pris en compte de manière privilégiée. Pourtant, des œuvres telles que Pantagruel (1532) reprennent, pour les subvertir, les chroniques et épopées médiévales18, tandis que Gargantua (1532) mentionne la « grande chronique Pantagrueline » aussi bien que Platon et Homère19 ; à strictement parler, un auteur comme François Rabelais fait donc déjà œuvre de médiévaliste, ce qui invite à envisager d’élargir l’empan chronologique du médiévalisme.

Modernité et altérité, ou des liens entre médiév(al)isme et littérature comparée

La seconde notion clef, souvent associée à la modernité par une partie de la critique, est celle d’altérité. La réflexion sur ce qui sépare le Moyen Âge et l’époque contemporaine a été centrale pour les études européennes et américaines au cours du XXe siècle, comme l’ont montré (pour les États-Unis) Paul Freedman et Gabrielle M. Spiegel en 199820. Les déclarations de Nichols citées plus haut prennent en fait la suite de l’important article de Hans Robert Jauss, « The Alterity and Modernity of Medieval Literature21 » (traduit en anglais en 1979), ou de celles de Paul Zumthor, d’abord relayées en Amérique du Nord par les travaux d’Eugene Vance et Peter Haidu22, avant d’être peu à peu occultées.

La relation entre les deux notions se révèle complexe, d’autant que l’interrogation sur la modernité du Moyen Âge se double, au moment même où elle est formulée, d’une mise au goût du jour, d’une « modernisation », des méthodes employées pour étudier les œuvres de cette période. Howard Bloch et Stephen Nichols insistent ainsi sur la nouveauté des approches mises en œuvre dans le volume Medievalism and the Modernist Temper, paru au milieu des années 199023 ; ce que ces auteurs présentent comme une innovation critique serait alors en harmonie avec une littérature qu’ils considèrent parfois comme moderne, mais aussi, parfois, comme intéressante pour la modernité… donc, implicitement, marquée par l’altérité. C’est l’un des défis du New Medievalism que d’essayer de tenir ensemble la réflexion sur cette dernière et la modernité, l’altérité ne se réduisant pas à la simple distance ou coupure chronologique. Toutefois, est-ce en soi une nouveauté ? La nécessité de renouveler l’approche herméneutique, la nécessité d’une critique moderne — en phase avec l’époque — permettant d’étudier la littérature médiévale, revient en effet de manière récurrente dans le discours critique des médiévistes, comme l’attestent, vingt ans plus tôt, les travaux de Eugene Vance et Hans Robert Jauss (entre autres).

Pour ce dernier, en effet, la reconnaissance de l’altérité de la littérature médiévale oblige à une réévaluation des outils de la médiévistique, lesquels doivent être mis à jour en fonction des conceptions les plus avancées de la littérature médiévale qui les façonnent. Jauss revendique une voie possible, entre les « vieilles méthodes historico-philologiques » dépassées et les « nouvelles méthodes structuralistes ». Dans cette troisième voie, Robert Guiette lui apparaît comme un précurseur24, anticipant selon lui25 les travaux de Roland Barthes, de Jacques Derrida et du groupe Tel Quel. Autrement dit, cette prise en compte de l’altérité médiévale constitue aussi un exemple de ce que la critique médiéviste peut apporter à la critique et à la théorie littéraires générales. On notera d’ailleurs que Robert Guiette, figure importante des études médiévales au XXe siècle, auteur (entre autres ouvrages) des deux volumes de Questions de littérature (1960 et 197226), a fait paraître sa thèse sur La légende de la sacristine — sous-titrée Étude de littérature comparée27 — dans la collection de la « Bibliothèque de la Revue de littérature comparée », chez Champion, alors dirigée par Fernand Baldensperger et Paul Hazard.

L’importance accordée à la question de l’altérité, donc l’objet même du médiévalisme, suffirait à justifier le recours à une démarche de nature comparatiste, même si elle n’est (naturellement) pas la seule légitime. Cette approche comparatiste n’est étrangement pas très fréquente au sein des études de réception du Moyen Âge, dans les sphères française et anglaise. L’œuvre médiévale se caractérise pourtant par une forte intertextualité, une réécriture constante de textes et de mythes — Eschenbach adaptant et transformant Chrétien de Troyes, ou les versions européennes successives de l’histoire de Tristan et Iseut, le montrent suffisamment —, tout comme la reprise intertextuelle se trouve à la base des œuvres modernes d’inspiration médiévale. C’est d’ailleurs par la comparaison entre des œuvres aussi diverses que celles de « Spenser et Scott, Hugo et Hardy, Cervantes et Rossetti, Walpole et Wagner, Twain et T.H. White » que la revue Studies in Medievalism envisage, lors de son lancement, de mieux cerner le nouveau domaine qu’elle entend délimiter28. On notera toutefois que la plupart des auteurs cités appartiennent à la littérature anglophone, et qu’une plus grande diversité pourrait désormais être recherchée.

D’une manière assez frappante, l’interrogation sur la notion, et le terme même, de médiévalisme a pris une nouvelle importance des deux côtés de l’Atlantique au cours des dernières années. Du côté anglophone, la revue Studies in Medievalism a entrepris de publier en 2009 quatre numéros aux titres explicites : Defining Medievalism(s) I et II, suivis en 2010-2011 des deux volumes intitulés Defining Neo-Medievalism(s)29. Au même moment — mais sans concertation —, le travail de définition et de délimitation de ce domaine a été impulsé en France par le colloque « Médiévalisme, modernité du Moyen Âge » organisé en 200930, dans une perspective pluridisciplinaire ; il s’est poursuivi l’année suivante à Groningen (Pays-Bas), lors d’une rencontre entre chercheurs européens et américains31. Ce dialogue entre des traditions herméneutiques très différentes (principalement francophones et anglophones, pour le moment), qui facilite le retour critique sur nos méthodes respectives, s’est cependant révélé difficile à maintenir, comme le montre l’absence persistante de citations réciproques dans des travaux pourtant souvent convergents. Des contacts ont certes existé, en particulier dans les années 1990, entre des chercheurs européens et américains, mais la France est restée largement en marge de ce mouvement, malgré le rayonnement de publications en langue française comme celles de Paul Zumthor et de Bernard Cerquiglini (pour ne donner que ces deux noms).

Le médiévalisme et la littérature néomédiévale — des œuvres les plus canoniques comme celle de Marcel Proust aux plus populaires (fantasy contemporaine) — connaissent un essor et un succès remarquables depuis quarante ans, selon des modalités bien différentes de celles du XIXe siècle, dont on connaît aussi le « goût » pour le Moyen Âge. C’est peut-être que la fin du XXe siècle a remis à l’honneur un passé où le Moyen Âge joue le premier rôle, lui qui apparaît à la fois comme autre et comme proche de nous. Paul Zumthor le notait déjà en 1980 :

[Il] occupe ainsi, aujourd’hui, dans notre mémoire, le lieu problématique crucial où nos arrière-grands-pères plaçaient l’Antiquité gréco-latine. Il s’offre en permanence comme un terme de référence, servant par analogie ou par contraste, au niveau de discours rationnels aussi bien que de réactions affectives, à éclairer tel ou tel aspect de cette mutabilité, que nous sommes. […] Ce que nous apporte […] le moyen âge, c’est un faisceau d’interrogations32.

Pour les chercheurs, enfin, parce qu’il interroge la dialectique entre le même et l’autre, entre l’identité et l’altérité, le médiévalisme constitue un lieu d’expérimentations méthodologiques, et de réflexion sur les disciplines : à la fois au sein des études littéraires, en particulier pour la littérature comparée33 ; et pour penser les relations entre littérature et histoire, en suivant l’invitation formulée par Jacques Le Goff d’envisager une « histoire comparée », qu’il appelle de ses vœux et qui serait « seule capable de donner un contenu pertinent aux exigences en apparence contradictoires de la pensée historique : la recherche de la globalité, d’une part, le respect des singularités de l’autre34 ».

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BIBLIOGRAPHIE

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Professeur de littérature générale et comparée à l’Université Sorbonne Nouvelle (Centre d’Études et de Recherches Comparatistes), Vincent Ferré travaille sur les liens entre littérature et philosophie et sur le médiévalisme, à partir de Proust et Tolkien. Il a publié Sur les Rivages de la Terre du Milieu (Bourgois, 2001) ; L’essai fictionnel. Essai et roman chez Proust, Broch et Dos Passos (Champion, 2013) ; Lire J.R.R. Tolkien (Pocket, 2014) et (co-)dirigé une quinzaine de volumes dont Médiévalisme. Modernité du Moyen Âge (2010) ; Dictionnaire Tolkien (CNRS Ed., 2012) ; Marcel Proust et le roman moderne. Perspectives comparatistes (2017) ; Tolkien, Voyage en Terre du Milieu (BnF Éditions/Bourgois, 2019) ; Dictionnaire du Moyen Âge imaginaire (2022).

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