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Chapitre 10 - L’idiot de la banlieue

Bertrand Gervais

Published onSep 21, 2023
Chapitre 10 - L’idiot de la banlieue
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Chapitre 10 - L’idiot de la banlieue

Bienvenue au conseil d’administration de Serge Cardinal

La banlieue rend-elle idiot ? A-t-on droit, avec l’idiot de la banlieue, à une simple inclusion, à un fait anecdotique, accidentel, il y a un idiot et il se trouve qu’il est dans une banlieue, ou à une relation nécessaire, une conséquence formelle, la banlieue faisant des gens qui y habitent des idiots ? Que faut-il entendre par idiot de toute façon ? Et d’où vient cette idée de le lier à la banlieue ?

Cette relation entre l’idiot et la banlieue se déploie au cœur du film de Serge Cardinal Bienvenue au conseil d’administration (disponible sur la plateforme Vimeo). Dans ce film de 2005, Cardinal met en scène un idiot, mais un idiot au sens où Gilles Deleuze et Félix Guattari l’entendent, c’est-à-dire un personnage conceptuel, une fonction transformée en figure, qui permet de révéler le soubassement d’une philosophie ou d’une théorie quelconque, en exacerbant par l’absurde ses fondements. Cardinal place donc un idiot dans une compagnie ayant pignon sur rue dans un parc industriel situé quelque part à Montréal ou dans sa banlieue. Selon le projet initial du film, cet idiot est un idéateur travaillant dans une firme d’experts-conseils qui prépare des plans de communication pour des grands financiers. Or, à la faveur d’une crise financière hors du commun, cet idiot, qui n’en peut plus de proposer des concepts publicitaires, espère profiter de la situation pour s’en sortir. Il semble que des jeunes Pakistanais aient réussi à tripoter les comptes bancaires internationaux d’un nombre important de financiers, au point de mettre en péril le système économique dans sa totalité. Tandis qu’on essaie de sauver les meubles, l’idiot en profite pour tout jeter par-dessus bord.

Cet idiot est Robert Lalonde, acteur de théâtre et auteur de nombreux romans et récits. Je dis Robert Lalonde, car c’est ainsi que l’idiot est présenté. C’est Robert Lalonde. Celui-ci joue à la fois un personnage et son propre rôle, celui d’auteur et d’acteur. Ce brouillage des strates fictionnelles, procédé postmoderne convenu, est maintenu tout au long du film, qui oscille entre documentaire (à la faveur d’entrevues) et fiction, mais une fiction épurée où tout est dit plutôt que montré. On suit les personnages dans la firme d’experts-conseils, au moment où ils doivent préparer un plan de communication de toute urgence, et on écoute des experts nous parler de l’économie capitaliste et de la pratique des paradis fiscaux, mais aussi de création littéraire, avec Robert Lalonde, notamment. Comme le précise le réalisateur, lors d’une entrevue : « C’est sûr qu’à l’écran on allait jouer sur le “qui est qui ?” Est-ce que c’est le Robert Lalonde citoyen marchant dans une banlieue ou alors est-ce ce personnage, qui, désespéré, n’en finit plus d’essayer de comprendre la bêtise de sa civilisation, ou est-ce simplement l’écrivain qui cherche l’inspiration ? » (Habib, 2006)

René Lemieux, qui s’est déjà penché sur le film de Cardinal, en se posant la question de l’idiot comme personnage conceptuel, a bien décrit les multiples ramifications de ce jeu énonciatif :

L’idiot Robert est d’abord le personnage principal du film, mais il devient progressivement celui à qui s’adressera Serge Cardinal. Son statut de personnage change radicalement : on ne le voit plus comme un personnage, on le filme comme l’objet d’un documentaire. Le « rôle » même de Serge Cardinal et de sa voix change, de celle d’un narrateur, elle devient celle d’un intervieweur. D’une voix extérieure à l’action du film, on passe à celle de quelqu’un qui intervient dans la vie d’un écrivain pour lui poser des questions sur son écriture (2012 : 225).

Les entrevues avec Robert Lalonde, l’écrivain, ont toutes lieu dans les rues d’une banlieue en développement. Les maisons sont désertes, voire désertées, les rues se terminent sur des chantiers ou des sous-bois, l’asphalte et la gravelle cohabitent dans ce qui ressemble plus à un projet de développement qu’à un véritable quartier. En fait, c’est une banlieue en devenir. Une vie à venir. Lalonde y parle de sa propre pratique d’écriture. Pour qu’on ne se méprenne pas sur son identité, on aperçoit son livre de 2004 sur l’étagère d’une bibliothèque. Ce livre, c’est Iotékha’, paru chez Boréal. Un récit intimiste, fait d’un mélange de lectures et de ses souvenirs, articulé autour de sa possibilité d’avoir un cancer du poumon. Iotékha’ signifie ce qui brûle en mohawk, à l’image de l’homme qui écrit et qui voit sa vie partir en fumée.

Il n’est pas question de banlieue dans ce récit de Robert Lalonde, mais de création littéraire et du rapport que l’acteur peut entretenir avec les personnages qu’il incarne. Dans un segment qui aurait pu être écrit pour le film, en ce qu’il joue sur l’oscillation constante entre personne et personnage, Lalonde explique :

Je ne suis pas le personnage, le personnage n’est pas moi, mais je suis là, en même temps que lui, nous sommes, le personnage et moi, cet être fictif et vrai, hybride, nouveau, unique – Milan Kundera parle d’un ego expérimental – marionnette à deux âmes et à la silhouette se rapprochant mystérieusement de notre charpente de tous les jours. Exerçant notre talent, c’est-à-dire profitant de cette permission qui nous est donnée d’être, en n’étant pas nous-mêmes, pas seulement nous-mêmes, tous ceux que nous pourrions être, donc que nous sommes, forcément […] (2004 : 107-108).

Il est là l’idiot de la banlieue du film de Cardinal. Un être vide, capable d’ouvrir en soi un espace suffisamment vaste pour accepter toutes les identités, tous les personnages. Il présente à la vue des autres du plein, quand il n’y a que du vide, une absence. Et le jeu se déroule en toute impunité. Robert est à la fois l’idiot de service, l’acteur qui en incarne la figure singulière et l’auteur qui décrit le processus même par lequel il se prête au jeu de l’altérité. Tout cela se déroule sur une scène en grande partie désertée. Scène double, car faite à la fois des locaux vidés de presque tout mobilier de la firme d’experts-conseils – une firme rabattue à son plus simple appareil –, et des rues et des maisons désertes d’une banlieue en plein développement.

Une banlieue vide

Le film multiplie les ruptures, et la principale en est assurément le passage entre le film lui-même, l’histoire qu’il entend raconter, et son existence en tant que film. Bienvenue au conseil d’administration n’a pas été retenu et financé par Téléfilm Canada. Le scénario a été refusé, et un film qui n’aurait jamais dû être fait, compte tenu de l’absence de fonds, se déploie pourtant sur la base de ce refus. La trame narrative est maintenue, mais elle est enchâssée dans un autre récit, celui d’un film qui a déraillé, à la manière du système économique mondial. On a droit à des parties du scénario, au texte lui-même, annoté et commenté, aux polaroids qui ont servi au repérage, aux entrevues préparatoires. Les locaux de la firme sont vides, désespérément vides ; Robert Lalonde peut même y circuler en vélo, quand il ne regarde pas de longs instants les néons du couloir. Il n’y a que la photocopieuse qui fonctionne, manipulée par l’adjointe à la direction, France Castel.

C’est un film sur un film qui n’existe pas, campé dans une banlieue, qui elle-même n’existe pas. Du moins pas encore. Pas pour vrai. La banlieue est présentée dans le film comme une expression du système capitaliste. Un lieu créé artificiellement, sans profondeur, sans aucune densité, un lieu qui ressemble à une publicité, inventé de toutes pièces. Des maisons de Terrebonne peuvent bien être présentées comme des « Louisiane », elles n’ont de l’État que le nom, vidé de toute signification, rabattu en fait à un jeu de connotation dénué de tout fondement. Tel modèle de bungalow est une Louisiane, parce qu’à côté l’autre modèle s’intitule Versailles ou Champlain ou Alexandrite ou Jacinthe ou Beauceronne ou Dahlia ou Éternelle. Des noms donnés sans grande motivation, comme des noms de couleurs de peinture ou des noms d’urnes funéraires. Ce sont des noms parce que ça prend des noms, qui sont des marques, permettant de s’y retrouver dans un marché saturé de produits.

Bienvenue au conseil d’administration s’ouvre sur le plan d’une maison de banlieue et plus précisément, sur ses deux portes de garage. La maison est neuve, les portes de garage sont étincelantes de propreté, les briques n’ont pas encore été usées par les éléments, le pavé uni est impeccable. C’est un univers aseptisé qui nous est offert. Une maison neuve dans une nouvelle banlieue, pas encore totalement terminée. Ce sont des maisons sans cachet, sans personnalité. Des demeures qui posent la question, cruciale, de leur occupation. Qui habite là ? À quel type de personne a-t-on droit ? On n’entrera jamais dans ces maisons. On restera à l’extérieur. On en fera le tour, on regardera les clôtures qui ferment les cours arrière, on entendra des chiens japper, on verra des voitures dans des entrées, mais l’intérieur de ces bungalows restera en hors champ. Autant dire que ces maisons sont vides, qu’elles ne sont remplies de rien. On se demande d’ailleurs quels meubles les ornent.

Avec Bienvenue au conseil d’administration, on reste loin du canevas d’un film tel que Blue Velvet de David Lynch (1986), dans son exploration des tensions entre ville et banlieue. La mise en scène d’une banlieue proprette dès la séquence initiale de Blue Velvet de David Lynch le montre sans ambages : la banlieue et le bungalow sont l’expression par excellence du rêve américain, utopie naïve reposant sur des valeurs toutes simples, pour ne pas dire simplistes, parmi lesquelles on note l’autonomie, la sécurité, la simplicité, la domestication de la nature, la famille, la prospérité, etc. C’est dire que le bungalow et la banlieue qu’il incarne sont les révélateurs d’une axiologie ancrée à même les assises de l’imaginaire américain. Ces assises, on les retrouve aussi dans le film de Serge Cardinal, mais elles tournent à vide. La banlieue présentée est l’expression matérielle de ce rêve, mais il est creux. C’est un rêve capitaliste, l’idéal d’une maison à soi en périphérie de la ville, proche d’une nature promue au rang de valeur suprême, même si elle est dans les faits spoliée par le développement immobilier qui en fait la promotion.

Si dans un film comme Blue Velvet, la banlieue s’oppose à la ville, comme le bien s’oppose au mal, le rêve au cauchemar et la paix à la violence, dans Bienvenue au conseil d’administration, la banlieue n’est que la continuation de la guerre sur un autre plan. Rien n’y oppose ville et banlieue, toutes deux participent d’une même économie capitaliste, et c’est elle qui est mise à mal par le détournement des paradis fiscaux. La banlieue dans le film de Cardinal ne s’oppose pas à la ville, elle le fait au plein. C’est un espace vide, un espace qui n’est pas encore peuplé, façon de dire qu’il est dépeuplé, ou alors simplement peuplé de demeurés, de ces êtres réduits à leur plus simple expression.

L’idiot de la banlieue

Robert, dans Bienvenue au conseil d’administration, est présenté comme un idiot. Il est innocent, il n’a pas d’idée politique, il ne fait de mal à personne, on le tolère dans la compagnie parce qu’il y joue un rôle important. Celui d’idéateur. Il faut se souvenir que l’idios, dans la Grèce antique, désignait le citoyen ordinaire, c’est-à-dire celui qui n’est pas un homme public, un magistrat. Il représentait simplement un sujet particulier, singulier. C’est dans la culture romaine que l’idiotus désigne, pour sa part, un homme sans instruction, ignorant. Pour citer un extrait de l’introduction à un collectif sur les figures de l’idiot, que nous avons cosignée Marie Scarpa, Véronique Cnockaert et moi-même :

La double valence sémique du terme a subsisté jusqu’au XIXe siècle, siècle qui fait basculer définitivement l’idiot du côté du versant le plus sombre, celui où son originalité n’est prise qu’en « mauvaise » part […]. Mais le territoire de l’idiot, en arts et en littérature du moins, ne se cantonne pas dans la folie ou la bêtise. Il s’y impose avant tout comme un révélateur ou un « réservoir » d’altérité. Par cette résistance qu’il incarne, l’idiot permet une prise en charge d’éléments symboliques et culturels qui passent, autrement, inaperçus. Il devient en ce sens une figure de l’imaginaire, sur laquelle viennent se greffer des valeurs et des attentes, qui se trouvent de la sorte dévoilées et possiblement déconstruites. Cette résistance ou opacité, cette incapacité de répondre aux demandes délimitent les frontières d’un territoire qui est le nôtre aussi. L’idiot est un personnage liminaire, un être qui fait du seuil et de l’entre-deux son domaine de prédilection, malgré l’inconfort extrême de cette posture (Cnockaert, Gervais et Scarpa, 2012 : 6).

Robert, l’idiot du film de Cardinal, est un tel personnage liminaire, qui a fait des seuils son territoire : seuils de la fictionnalité, de l’urbanité, de la pensée. Un tel idiot a des lettres de noblesse en littérature. On pense d’emblée à L’idiot de Fiodor Dostoïevski. Le Benjy de William Faulkner ne peut nous échapper, d’autant plus que Robert reprend en réunion une phrase entendue au téléjournal, où il est question de bruit et de fureur, titre du roman de l’écrivain américain où l’idiot assure une partie de la narration. Un peu plus loin, à la onzième minute, il répond, quand on lui demande de préparer de jolis discours pour les clients de la firme, I would prefer not to. Je préférerais ne pas. Cette phrase est emblématique de la posture de l’idiot. On la doit à Bartleby, le personnage de la nouvelle éponyme de Herman Melville. Comme Robert, il refuse d’obtempérer, même s’il ne parvient pas, contrairement à l’écrivain, à expliquer son refus. Il se bute et se transforme en statue inamovible. Bartleby est bien évidemment une énigme, tant sur le plan de son comportement que de sa pensée et, pour cette raison, il s’est rapidement imposé comme figure, comme figure de la pensée. C’est à ce titre qu’il apparaît d’ailleurs dans les écrits de Gilles Deleuze, entre autres dans son « Bartleby, ou la formule ». Comme le dit Philippe Mengue, à ce propos, « l’idiot ne se contente pas d’être un personnage littéraire [chez Deleuze]. Il est haussé au plan de la pensée absolue où il fait fonction de personnage conceptuel. En tant que tel, il est alors chargé de donner une image de la pensée, soit de ce qu’est penser » (2012 : 10).

On comprend que, dans le film de Cardinal, Robert, tout comme Bartleby, n’est pas n’importe quelle version de l’idiot. Il est l’idiot de la philosophie. L’idiot de René Descartes, l’idiot surtout de Gilles Deleuze et de Félix Guattari. En ce sens, il s’impose comme personnage conceptuel, figure d’un discours à caractère argumentatif plutôt que narratif, qui a pour fonction d’actualiser une pensée, d’en incarner le déploiement et les conséquences. La notion est développée dans Qu’est-ce que la philosophie ? de Deleuze et Guattari. L’idiot y apparaît comme l’exemple par excellence de ces personnages conceptuels, révélateurs de modes de pensée et de catégorisation.

Les personnages conceptuels ont ce rôle, manifester les territoires, déterritorialisations et reterritorialisations absolues de la pensée. Les personnages conceptuels sont des penseurs, uniquement des penseurs […]. Par exemple, si l’on dit qu’un personnage conceptuel bégaie, ce n’est plus un type qui bégaie dans une langue, mais un penseur qui fait bégayer tout le langage, et qui fait du bégaiement le trait de la pensée même en tant que langage (Deleuze et Guattari, 2005 : 67).

En tant que personnage conceptuel, l’idiot est un penseur qui fait hésiter tout le langage. Serge Cardinal a travaillé de façon importante sur cette figure de l’idiot chez Deleuze et elle incarne pour lui les présupposés implicites de la pensée. L’idiot, c’est lui qui dit d’abord et avant tout « Je », même si le reste de l’énoncé n’est rien d’autre qu’un ensemble de banalités ou une incapacité de dire. « L’idiot, c’est le penseur privé par opposition au professeur public : le professeur renvoie à des concepts enseignés (homme animal raisonnable), tandis que le penseur privé forme un concept avec des forces innées que chacun possède en droit pour son compte » (Cardinal, 2002 : 89). Mais que disent ces forces innées, que parviennent-elles à nommer ? Et puisque l’idiot de Cardinal déambule en banlieue, qu’il a fait de ses rues et de ses maisons son lieu de prédilection, que disent-elles de la vie contemporaine ? Qu’est-ce penser en banlieue, qu’est-ce écrire en banlieue ? À quelle image de la pensée renvoient la banlieue et le système économique qui en est au cœur ?

La figure de Robert dans Bienvenue au conseil d’administration a comme fonction de poser ces questions. De permettre qu’elles soient soulevées afin d’en offrir une tentative de réponse. Non pas qu’une réponse soit possible. Au contraire, toute réponse est superfétatoire ; mais le simple fait de tenter de répondre est une façon de rendre la question manifeste. Sinon, elle aurait toutes les chances de passer inaperçue. C’est en tant que révélateur de la question, plutôt que véritable contenu, que la réponse a une fonction.

Ainsi, l’oscillation entre les rôles que doit jouer l’acteur, de même qu’entre les niveaux du film, entre Robert l’idiot et Lalonde l’auteur, d’une part, entre fiction et documentaire, d’autre part, vient de cette nécessité de rendre la question évidente et de la poser comme véritable enjeu. Lalonde est présent à la fois pour poser la question, en tant qu’il est cet idiot que le film met en scène et dont les comportements vacillent entre le dérisoire et l’absurde, et pour en offrir une réponse, incomplète et nécessairement personnelle, en tant qu’écrivain, c’est-à-dire en tant que penseur privé plutôt que comme professeur. Penseur sans projet précis, sans volonté de démonstration affichée, mais attentif aux choses de ce monde et aux mouvements de sa propre pensée. « Bien sûr », explique Cardinal, « l’idiot a les plus grandes difficultés de fait à penser. Il manque de méthode, il manque de technique, il manque d’application […]. Mais ces difficultés sont heureuses parce qu’elles mettent sa pensée en rapport avec des obstacles qui sont autant de faits sans lesquels elle n’arriverait pas à s’orienter » (2002 : 90). En écho direct à cette analyse, Robert déclare au tout début du film : « C’est comme si on n’avait plus de mots pour dire ce qu’on ressent. »

L’idiot de la banlieue est donc cet être qui est le révélateur de la vie en banlieue, de cette vie promue par un système capitaliste qu’un rien menace (si deux hackers pakistanais peuvent en enrayer le fonctionnement, on n’ose imaginer la suite). Il n’a pas de véritable réponse à donner, il ne peut parler que pour lui-même, son art, sa propre pratique ; mais, ce faisant, il ouvre la voie à une réflexion sur l’état actuel des choses. Il ouvre la voie à d’autres réponses.

Un imaginaire de la fin cynique

L’idiot de Bienvenue au conseil d’administration ne sauve rien, il ne vient rien remettre sur ses rails. Tout au plus accentue-t-il l’absurdité de la crise en montrant le caractère insipide de tout ce bruit et de toute cette fureur déclenchée. Le système peut bien s’écraser, de toute façon les maisons sont vides, personne ne les habite, elles sont des rêves en partie incarnés de développeurs immobiliers. Des biens, uniquement des biens, c’est-à-dire tout sauf des lieux de vie. On peut bien habiter au coin de Molière et de Mozart, ou de Descartes et de Debussy (tous des noms de rue), il n’y a pas de cogito qui vaille. Pas de je fondateur. Les signes sont non motivés. Il n’y a rien qui justifie de croiser René Descartes et Claude Debussy. C’est le résultat d’un jeu qui ne veut rien dire, au même titre que le nom des maisons. Un tel habite une Louisiane au coin de Molière et de Mozart. Ce pourrait être des gaz rares, ça reviendrait au même. Rien n’arrête la dérive centrifuge du film et de la banlieue qu’il dépeint. L’idiot ne fait que révéler la force du mouvement, par son cynisme et son je-m’en-foutisme. I would prefer not to, dit-il avant de retourner errer dans les couloirs vides de la firme.

Pour bien comprendre le cynisme de cette posture, comparons Bienvenue au conseil d’administration à un autre film qui a mis en scène un idiot en situation d’importante crise économique. Dans Bienvenue, mister Chance de Hal Ashby, adaptation cinématographique du livre de Jerzy Kosinski précédemment évoqué, Chance se voit expulsé de la maison où il a vécu toute sa vie, à la mort du propriétaire. Sans papiers ni argent, sans aucune connaissance du monde, comme un esclave rendu à la liberté, ce véritable idiot qui a grandi dans une maison édénique est projeté en pleine ville, Washington D.C., et au centre du pouvoir américain. Le hasard voudra qu’il soit recueilli par un riche homme d’affaires à l’article de la mort. Cet homme est un confident du président des États-Unis, pays qui connaît une grave récession. Or, le jeu des coïncidences conduira Chance, dont le seul discours porte sur le jardinage, à rencontrer le président et à lui vanter les mérites d’une vision pastorale de l’économie, métaphore qui permet bien évidemment de comprendre la récession comme une saison parmi d’autres et une étape nécessaire dans le déroulement d’un cycle.

L’idiot de Bienvenue, mister Chance permet par sa seule présence et son discours simpliste de resymboliser la crise. Venu de l’extérieur, il fait route vers le centre et, chemin faisant, parvient à désamorcer la crise en posant sur les événements un regard neuf, innocent. Il vient déconstruire, par son seul discours, les présupposés qui informent et construisent la crise. Et le monde peut enfin recommencer. Chance est un prophète, un sauveur.

L’idiot de Bienvenue au conseil d’administration ne désamorce quant à lui aucune crise. Son discours ne permet pas de resymboliser la situation et d’en indiquer une issue possible, même par inadvertance comme avec Chance. Sa posture est cynique, et le film à mille lieues de l’allégorie. La crise ne fait pas partie d’un cycle qui viendra à se compléter, tout naturellement ; elle est globale et permanente, et la seule façon d’en sortir est de tout interrompre. Si, dans le roman, Chance ne sait pas compter – c’est un analphabète –, dans le film de Serge Cardinal, Robert fait des additions, 1 + 1 + 1 + 1, mais il s’interrompt avant d’en donner le résultat. L’addition reste en suspens, une suite de chiffres sans fin, qui ne deviennent jamais une totalité. Il faut que le réalisateur donne le résultat en hors champ pour qu’on le connaisse enfin. Sinon, l’opération reste en cours ; suspendue, elle s’étire indéfiniment et la seule façon de l’arrêter est de l’interrompre sans faire la somme, sans lui redonner un sens. Avec l’idiot, nous restons pris entre deux « un », entre deux temps.

La différence entre les deux fictions, qui mettent en scène un idiot dans des situations similaires, est le rôle imparti à leur antihéros : le premier permet une relance du système, le second enfonce le clou dans un cercueil dont il contemple la mise en terre. L’un favorise la reprise, l’autre regarde le spectacle d’un système sur le point de s’enrayer, épiloguant sur sa déconvenue. Le premier a quelque chose à dire et sa parole est effective, elle est performative, elle change quelque chose. Le second commente pour soi la stérilité de la situation. Sa parole ne change rien, il refuse d’ailleurs de la donner, il ne veut plus jouer le jeu. L’un est texte, un être de langage effectif, l’autre est paratexte, une glose détachée de toute attache.

Ce sont des images divergentes de la pensée qui sont ainsi représentées : un imaginaire de la fin moderne, où tout est encore fonctionnel malgré les chocs et les avaries, par opposition à un imaginaire de la fin contemporain, qui fait de l’interruption et du non-sens, du commentaire désabusé sur un jeu d’ores et déjà joué – sur lequel de toute façon nous n’avons aucun contrôle, projetés que nous sommes à la périphérie – la seule forme de réaction possible. Nous ne sommes plus des acteurs, nous ne sommes plus que des spectateurs, claustrés dans des maisons modèles construites dans des banlieues sans personnalité ni aspérités. On peut d’ailleurs fortement douter que l’avenir se cache dans une Louisiane bâtie au coin de Debussy et de Descartes.

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