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Chapitre 11 - Un pli ténu et persistant

Bertrand Gervais

Published onSep 21, 2023
Chapitre 11 - Un pli ténu et persistant
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Chapitre 11 - Un pli ténu et persistant

Gaucher Contrarié contre Devenir Droitier1

Roland Barthes était un gaucher. Un gaucher contrarié que l’on a forcé à écrire de la main droite. Georges Perec aussi, et Michel Serres. Qu’ont-ils dit de leur léger handicap ? Quel rôle a-t-il joué dans la constitution de leur pensée et de leur pratique d’écriture ? Comment ont-ils résolu ou mis en scène ce conflit à la source même de leur identité ?

On demande au gaucher de devenir droitier. C’est ainsi qu’on le contrarie. On l’entrave et le gêne, nuisant à son développement. Sa réaction première est un repli. Son corps ne peut plus répondre comme il l’entend, mais doit se mouler aux exigences d’un ordre qui va à l’encontre de sa nature. L’expérience de la confusion est complète. Elle le rend idiot.

La deuxième réaction est une forme de résistance. Le gaucher contrarié entre en guerre contre son devenir droitier. Il récupère des espaces de liberté et apprend à rendre productive cette confusion qui l’a longtemps défini. À mettre en mots et en images son expérience de Devenir Droitier. Car c’est ainsi qu’on peut décrire l’épreuve du gaucher qu’on force à écrire de la main droite. On lui demande de devenir droitier, de faire du Devenir Droitier son idéal, son modèle. S’il ne sait toujours pas écrire de sa bonne main, il a su assimiler la contrainte, il en a fait son ouvroir, à la manière de Georges Perec.

La dernière réaction est le développement d’une pensée essentiellement divergente. Ce n’est pas tout à fait une synthèse, plutôt l’expression ultime d’un mécanisme de défense. À l’injonction absolue de rentrer dans le rang, le gaucher contrarié répond en proposant son propre ordre. Il invente sa voie et rompt les rangs. La divergence s’impose alors comme principe créateur, comme poétique. Les écrits de Perec, de Barthes et de Serres en offrent des exemples éloquents. Ces auteurs montrent, ensemble, ce à quoi ressemble la divergence en action. Ce qui les réunit, ce n’est pas seulement une expérience commune, mais une façon de lier et de créer, loin des sentiers battus. Ils occupent chacun un lieu inédit, créé de toutes pièces : littéraire pour Perec, théorique pour Barthes et philosophique pour Serres. Leur façon de répondre à la confusion est chaque fois différente – une pratique d’écriture avec Perec, fondée sur la notion même de contrainte, un système de pensée chez Barthes et une utopie pédagogique pour Serres –, mais tous ont su dépasser cet état précaire qu’elle a entraîné et s’affranchir de son carcan.

Je tenterai ici d’aborder ces trois auteurs à la recherche de la tension suscitée entre leurs mains, par leur rééducation. Pour en parler, je me servirai de deux figures étroitement liées, parce qu’elles n’existent pas l’une sans l’autre, celles de Gaucher Contrarié et de Devenir Droitier. Pierre Alechinsky, lui-même gaucher contrarié, les appelle l’Instinctif et le Maladroit (2004).

Devenir Droitier, dit le Maladroit, fait tout de travers et sans grande finesse, mais il sait pertinemment bien qu’on l’excusera de toute gaucherie. Il se sent accepté, apprécié, entre autres parce qu’il répond aux attentes. Cela lui donne un indéniable sentiment de supériorité. Des deux amis, c’est l’extraverti, le fanfaron, le maître. C’est lui qui est toujours présenté et à qui on remet les distinctions. C’est un personnage officiel, et parfois même obséquieux. Il ne connaît pas la dérision, et pratique la suffisance comme art de vivre. Il a un humour ronflant.

Gaucher Contrarié, dit l’Instinctif, a quant à lui parfois honte d’exister. Il sait qu’il fait mieux que l’autre, qu’il n’a pas à y penser avant de s’exécuter, mais quelque chose l’en empêche, comme une gêne. Il se tient en retrait, s’excuse souvent, recherche les zones d’ombre. Il préfère œuvrer la nuit, quand personne ne le regarde. Sa créativité se déploie loin de la lumière et ses créations sont sombres. Il n’est pas moins beau que l’autre, mais n’a pas appris l’art bourgeois de la séduction. C’est un révolté dans l’âme et, par la force des choses, un incompris.

Un souvenir d’enfance

« Considérez votre main gauche et devinez à qui elle appartient », demande Jean-Paul Dubois, dans son Éloge du gaucher dans un monde manchot ; et il continue : « Cela fait plusieurs jours que cette phrase me regarde. Plusieurs jours qu’elle ne me quitte pas des yeux. […] Dans ma tête je la tourne dans tous les sens. Elle est parfaite. À qui est ma main gauche ? À qui est votre main gauche ? À qui sont nos mains gauches ? » (1986 : 51) La main gauche est la première expérience de l’inquiétante étrangeté. C’est la défamiliarisation expérimentée à même son corps. De petits désajustements de rien du tout, qui font que le moteur ne tourne pas rond. Comme un pli ténu. Ça hoquette. Les lignes se mettent à courber, les parallèles se rejoignent, l’horizon se brouille.

Dans W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec, cette altérité apparaît comme une blessure qui marque de son fer non seulement le corps, mais l’esprit. W oscille entre fiction et récit personnel, et l’utopie de plus en plus macabre qui y est mise en scène entre en résonance avec des souvenirs de jeunesse qui viennent en proposer une archéologie à caractère biographique. Ainsi, les contraintes sauvages et arbitraires infligées aux athlètes de l’île de W s’imposent comme la contrepartie fictionnelle d’une contrainte vécue dès l’enfance. Au chapitre XXIX, le récit de Perec s’attarde à un souvenir de l’école communale, où il allait juste après la Libération. De l’école elle-même, dit-il, il ne se souvient pratiquement pas. Une scène reste pourtant gravée dans son esprit. Comme pour de nombreux souvenirs du livre, sa datation ou son authenticité restent incertaines, mais cette imprécision en accentue le caractère fondateur. Il y a là une image marquante, quelles qu’en soient la date et les circonstances réelles.

C’est peut-être cet hiver-là que j’aurai fait, pour la première et la dernière fois de ma vie, une descente en bobsleigh, le long de la grande route en pente qui va des Frimas au centre de Villard. Nous n’arrivâmes pas au bout : à peu près à mi-course, à la hauteur de la ferme des Gardes, alors que l’équipe tout entière (nous devions être sept ou huit sur le bob : il était bosselé et plutôt rouillé, mais quand même impressionnant par sa taille) se penchait à droite pour prendre son virage, je me penchai à gauche et nous nous retrouvâmes au fond du ravin qui borde à cet endroit la route, après une chute de quelques mètres, heureusement amortie par l’épaisseur de la neige. Je ne sais pas si j’ai réellement vécu cet accident ou si, comme on l’a déjà vu à d’autres occasions, je l’ai inventé ou emprunté, mais en tout cas, il est resté comme un de mes exemples favoris de ma « gaucherie contrariée » : j’aurais été, en effet, gaucher de naissance ; à l’école on m’aurait imposé d’écrire de la main droite ; cela se serait traduit, non par un bégaiement (chose paraît-il fréquente), mais par une légère inclinaison de la tête vers la gauche (sensible jusqu’à il y a encore quelques années) et surtout par une incapacité à peu près chronique et toujours aussi vive à distinguer, non seulement la droite de la gauche (cela m’a valu d’échouer à mon permis de conduire : l’examinateur m’a demandé de tourner à droite et j’ai failli m’emboutir sur un camion à gauche ; cela contribue aussi à faire de moi un très médiocre rameur : je ne sais pas de quel côté il faut ramer pour faire tourner la barque), mais aussi l’accent grave de l’accent aigu, le concave du convexe, le signe plus grand que (>) du signe plus petit que (<) et d’une manière plus générale tous les énoncés impliquant à plus ou moins juste titre une latéralité et/ou une dichotomie (hyperbole/parabole, numérateur/dénominateur, afférent/ efférent, dividende/diviseur, causal/ rostral, métaphore/métonymie, paradigme/syntagme, schizophrénie/paranoïa, Capulet/Montaigu, Whig/Tory, Guelfes/Gibelins, etc.) ; cela explique aussi le goût que j’ai pour les procédés mnémotechniques, qu’ils servent à différencier le bâbord du tribord en pensant au mot batterie, la cour et le jardin en pensant à Jésus-Christ, le concave ou le convexe en imaginant une cave, ou, plus généralement, à se souvenir de pi (que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages…), des empereurs romains (Césautica, Claunégalo, Vivestido, Nertrahadan, Marco) ou d’une simple règle d’orthographe (l’accent circonflexe de cime tombe dans l’abîme) (1975 : 184-185).

Pour un gaucher contrarié, quoi de plus naturel que d’intervertir la droite et la gauche ! La droite surtout. Le bobsleigh qui dérape et chute dans le ravin est une image souche. De ces images qui ne disparaissent pas, mais agissent en attirant souvenirs et projections, les alimentant, leur donnant une cohérence. La confusion du jeune Perec entraîne l’équipe dans une chute. Le bobsleigh est un corps qui vacille et tombe, incapable de réconcilier ses deux parts contrariées.

Perec est l’un des rares écrivains français à avoir décrit les effets cognitifs de sa contrariété, et à en avoir suivi le cours jusque dans ses habitudes et capacités mentales : sa difficulté, par exemple, avec les dichotomies et les oppositions binaires, qui ne restent pas en place, mais se mettent à osciller (la métaphore devient une métonymie ; le paradigme, un syntagme ; etc.) ; et son intérêt pour les procédés mnémotechniques, essentiels pour qui a tendance à intervertir les données et à les oublier. Il est tout de même étonnant qu’il se dise friand de ces procédés, lui qui, à quelques reprises dans W, avoue ne pas toujours être capable de fixer l’origine de certains souvenirs. Il le fait avec la mésaventure du bobsleigh, dont il ne sait plus s’il l’a inventée ou empruntée. Il le fait aussi avec l’épisode de la luge, relaté quelque soixante-dix pages plus tôt. La raison en est peut-être que ces récits ne sont pas tant des souvenirs d’enfance que l’expression d’une contrariété fondamentale.

[…] je descends avec ma tante la pente qui mène au village ; en chemin ma tante rencontre une de ses amies à laquelle je dis bonjour en lui tendant la main gauche ; quelques jours auparavant, faisant du patin à glace sur la patinoire qui s’étend au bas de la piste des Bains, j’ai été renversé par une luge ; je suis tombé en arrière et me suis cassé l’omoplate ; c’est un os que l’on ne peut plâtrer ; pour qu’il puisse se ressouder on m’a attaché le bras droit derrière le dos avec tout un système de contention m’interdisant le moindre mouvement, et la manche droite de ma veste se balance dans le vide, comme si j’étais définitivement manchot (1975 : 112).

À la manière du souvenir du bobsleigh, celui-ci est rapidement défait, il connaît une désattribution. Ce ne serait pas le jeune Georges qui aurait eu une omoplate cassée, mais un certain Philippe. « L’événement eut lieu », continue Perec, « un peu plus tard ou un peu plus tôt, et je n’en fus pas la victime héroïque, mais un simple témoin » (1975 : 113). À quoi renvoie ce besoin de s’approprier le souvenir d’un autre ? Sûrement à son caractère nécessaire : l’accident n’est pas fortuit. Il se lie, dans les deux cas, à la contrariété, au combat entre la gauche et la droite, entre Gaucher Contrarié et Devenir Droitier, et à la confusion générée par la contrainte de la rééducation. L’anecdote parle d’une réappropriation de la main gauche libérée de la droite, qui connaît enfin, elle-même, une entrave. L’enfant peut tendre la gauche pour dire bonjour. On le lui permet parce que sa droite est attachée. Ce qui était interdit redevient permis, temporairement. C’est un cas de force majeure.

Le souvenir serait limpide, si ce n’était de cet adverbe placé en fin de phrase : « comme si j’étais définitivement manchot ». Pourquoi Perec écrit-il « définitivement » ? Parce qu’il a le sentiment d’être déjà, quoique de façon métaphorique, manchot ? Que vient ajouter l’adverbe ? Être définitivement manchot par opposition à l’être partiellement, temporairement, superficiellement, culturellement ? Un manchot imaginaire ? L’adverbe renvoie subrepticement à cette rééducation forcée et aux contraintes qui lui ont été imposées. Une des façons les plus simples d’obliger un gaucher à écrire de la main droite, une fois épuisée la technique des coups de bâton sur les doigts, est d’attacher le bras indésirable derrière le dos. Le jeune gaucher devient temporairement manchot, ce qui l’incite à se servir de son autre main. C’est bien à cette situation que renvoie l’adverbe, par un simple renversement de la durée de la contention (de temporaire à définitif).

Perec continue en disant, après l’évidence de cette appropriation d’un souvenir d’autrui :

[…] je vois bien ce que pouvaient remplacer ces fractures éminemment réparables, qu’une immobilisation temporaire suffisait à réduire, même si la métaphore, aujourd’hui, me semble inopérante pour décrire ce qui précisément avait été cassé et qu’il était sans doute vain d’espérer enfermer dans le simulacre d’un membre fantôme (1975 : 112-113).

On pense évidemment à la perte de ses parents, au statut d’orphelin de Perec, mais à cette strate vient s’en ajouter une autre, qui est très précisément le statut de gaucher contrarié de Perec. Car ce n’est pas, dans ce cas-ci, n’importe quel souvenir qui est choisi et, en quelque sorte, volé à l’autre, ce n’est pas n’importe quelle posture qui est adoptée, c’est celle de la contention, du bras retenu, du manchot. Contrainte tout à fait arbitraire, comme le sont progressivement les contraintes imposées aux athlètes de l’île de W, tous de plus en plus entravés. Ce souvenir parle de la perte, et il est parlant parce qu’il témoigne justement d’une perte qui est personnelle, intime : le souvenir, en grande partie occulté, d’une contention vécue pour vrai, dans son corps même, au moment de sa rééducation.

Un pli ténu et persistant

Roland Barthes était aussi un gaucher contrarié. La preuve en est un fragment inclus dans son Roland Barthes par Roland Barthes. Il n’en parle presque pas, cela dit. Sauf pour ce fragment, il est peu question de son état. Pourtant, si l’on y porte attention, on en voit apparaître des traces ailleurs, certaines étonnantes car elles parlent d’une contrariété qui s’est immiscée au cœur même de son système de pensée.

Gaucher

Être gaucher, cela veut dire quoi ? On mange au rebours de la place assignée aux couverts ; on retrouve la poignée de téléphone à l’envers, lorsqu’un droitier s’en est servi avant vous ; les ciseaux ne sont pas faits pour votre pouce. En classe, autrefois, il fallait lutter pour être comme les autres, il fallait normaliser son corps, faire à la petite société du lycée l’oblation de sa bonne main (je dessinais, par contrainte, de la main droite, mais je passais la couleur de la main gauche : revanche de la pulsion) ; une exclusion modeste, peu conséquente, tolérée socialement, marquait la vie adolescente d’un pli ténu et persistant : on s’accommodait et on continuait (1975 : 118).

Une fois cette confession faite, il n’est plus guère question de contrariété et d’un Devenir Droitier. Le sujet disparaît, même si l’ambivalence est malgré tout présente, entre autres sur les photos insérées dans le livre. On y voit Barthes tenir un stylo de la main droite, mais s’allumer une cigarette de la gauche. Il tient aussi, lors d’une conférence où il semble s’ennuyer à mourir, ses lunettes de la main gauche. L’ambidextrie est une manifestation de la contrariété.

Sauf pour cette entrée, donc, Barthes ne revient pas sur la question. Ce n’est pas un enjeu de ses réflexions, il a d’autres chats à fouetter, même si la facture autobiographique de son texte permettait ce genre de confidences. Pourtant, cette tension entre les deux mains, entre les deux hémisphères cérébraux, joue constamment dans la formation de sa pensée et le développement de sa posture critique. Elle transparaît, ne serait-ce que dans l’idée même de faire un tel livre, de se servir de la collection « Écrivains de toujours », où le texte a initialement paru, pour parler de soi à la troisième personne, comme s’il était quelqu’un d’autre, comme s’il avait su, depuis toujours, dialoguer avec lui-même – Gaucher Contrarié discutant avec Devenir Droitier…

Le jeu des pronoms tout au long du livre – Barthes passe de la première personne à la troisième – en est un indice évident. Barthes y est tour à tour le sujet de l’énonciation et l’objet du discours. Il occupe toutes les places, parce qu’il ne saurait, bien entendu, en occuper qu’une seule. Dans un fragment maintes fois cité, il déclare : 

Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman – ou plutôt par plusieurs. Car l’imaginaire, matière fatale du roman et labyrinthe des redans dans lesquels se fourvoie celui qui parle de lui-même, l’imaginaire est pris en charge par plusieurs masques (personae), échelonnés selon la profondeur de la scène (et cependant personne derrière) (1975 : 144).

Voilà un homme habitué au dédoublement, à une double perspective sur sa propre vie, un homme qui a fait de la contrariété et de l’oscillation entre deux versions de soi une fiction de tous les instants, un « roman sans noms propres ». Roland Barthes par Roland Barthes, c’est en quelque sorte Devenir Droitier par Gaucher Contrarié. Une fiction de soi présentée par une autre version de cette fiction. L’une s’incarne dans le je, l’autre dans le il, et ensemble, par la voie de ce regard dédoublé, elles parviennent à se compléter, à donner un portrait de soi, mais un portrait cubiste, où l’on voit l’arrière et le devant de la figure en même temps. Ce n’est pas tout à fait L’autobiographie d’Alice B. Toklas de Gertrude Stein, mais une version plus discrète de ce jeu des perspectives aplaties.

Plus loin, Barthes dit de lui-même qu’« il a toujours appartenu à quelque minorité, à quelque marge – de la société, du langage, du désir, du métier et même autrefois de la religion […]. La moindre carence introduite dans ce tableau des conformités publiques forme une sorte de pli ténu de ce que l’on pourrait appeler la litière sociale » (1975 : 157). Or, dans sa liste des formes explicites de minorité revendiquée, il n’inclut pas le fait d’être gaucher. Il limite sa marginalité à quelques éléments qui ne croisent nullement sa latéralité singulière et la contrariété qu’elle a entraînée. Pourtant, elle est sûrement le signe premier, hérité de l’enfance, de cette appartenance à une litière sociale. Plus que la religion (protestant chez les catholiques) ou le désir (homosexuel chez les hétérosexuels), qui sont des formes plus tardives, le fait d’être gaucher chez les droitiers apparaît comme la première marge, habitée non par choix, mais par un caprice du destin.

On ne peut s’empêcher de voir à l’œuvre, sans jamais qu’elle soit nommée, cette marginalité première et l’indice en est le retour du pli ténu. L’expression, associée à une litière sociale, apparaît une seule autre fois dans le texte, et c’est dans le fragment « Gaucher ». Il y parle d’une exclusion qui a marqué sa « vie adolescente d’un pli ténu et persistant » (je souligne). Il est difficile de n’y voir qu’un hasard. La marginalité revendiquée est l’expression affirmée d’une exclusion initialement subie, raison pour laquelle elle est peut-être refoulée, rejetée dans la sphère du non nommé, de l’innommable.

Contrarié, Barthes a dû connaître la même rééducation que les autres gauchers. La séquence d’événements devait être sensiblement la même pour lui, un enchaînement de réprimandes, de contraintes physiques, d’exercices d’écriture et de manipulation d’objets, un entraînement complet assorti de ses frustrations et de ses échecs répétés. Qu’y a-t-il de plus à dire, une fois égrenée cette liste d’étapes somme toute banales ? Peu de choses, en effet. On compense, on s’ajuste. C’est un handicap léger avec lequel on apprend à vivre. Il vient avec son lot d’irritations, mais aucune ne met la vie en danger. Sa réalité s’estompe, dès l’instant où la rééducation a été réussie.

Mais quand on découvre l’aversion de Barthes pour le dressage, et plus précisément le dressage des mains dans la pratique du piano, on ne peut qu’être intrigué par cet étonnant retour, d’autant plus qu’il se donne à lire par le biais d’un écran. Ainsi, parlant du doigté qui, en musique, renvoie à la façon de numéroter les doigts qui doivent jouer telle ou telle note sur le clavier, il déclare que, s’il joue mal,

c’est parce que je ne tiens jamais le doigté écrit : j’improvise à chaque jeu, tant bien que mal, la place de mes doigts, et dès lors, je ne peux jamais jouer sans faute. La raison en est évidemment que je veux une jouissance sonore immédiate et refuse l’ennui du dressage, car le dressage empêche la jouissance (1975 : 84-85).

Le dressage empêche la jouissance. Quand on connaît l’importance de la notion de jouissance chez Barthes, on anticipe aisément les implications de son assertion. Travailler à une théorie de la jouissance, c’est faire fi de tout dressage et aller contre le grain de la doxa. Or, quand on associe ce dressage à l’expérience première de la contrariété, on voit se profiler, au-delà d’une sémiologie de la différence, les effets persistants d’une expérience refoulée.

Un pli ténu et persistant. C’est exactement ce qu’on retrouve dans Roland Barthes par Roland Barthes. Le pli ténu et persistant de cette contrariété du gaucher forcé de jouer à Devenir Droitier. Il se manifeste dans une logique de l’atermoiement, de l’ambivalence, de l’oscillation, des oppositions binaires, avec lesquelles Barthes aime jongler. Le binarisme, affirme-t-il explicitement, est pour lui « un véritable objet amoureux » (1975 : 62). Il lui permet de mettre en place des chambres d’échos (1975 : 89) et de résonances : le plaisir versus la jouissance, l’amour versus la folie… Les écrits de Barthes sont pleins de ces jeux d’échos et de renvois, de ces figures doubles, qui ne viennent pas tant s’opposer de façon banale que susciter « des débordements, des empiètements, des fuites, des glissements, des déplacements, des dérapages » (1975 : 83). Il ne déconstruit pas les oppositions, il les met en scène, il exploite leur potentiel de signifiance, il les laisse vivre et croître et, surtout, cohabiter.

Il s’arrête ainsi longuement sur une figure de style, l’amphibologie, symptôme par excellence d’une contrariété, présentée non pas comme comportement, mais acte de langage, rhétorique, jeu. L’amphibologie est une phrase ou un syntagme dont la construction permet deux interprétations différentes et concurrentes. Une phrase telle que « Je suis l’homme dans le parc avec une caméra » se lit différemment selon que c’est le verbe « être » ou « suivre » qui est en jeu. Dans le fragment consacré à cette figure, Barthes explique que

[l]e mot « intelligence » peut désigner une faculté de l’intellection ou une complicité (être d’intelligence avec…) ; en général, le contexte oblige à choisir l’un des deux sens et à oublier l’autre. Chaque fois qu’il rencontre l’un de ces mots doubles, R. B., au contraire, garde au mot ses deux sens, comme si l’un d’eux clignait de l’œil à l’autre et que le sens du mot fût dans ce clin d’œil, qui fait qu’un même mot, dans une même phrase, veut dire en même temps deux choses différentes, et qu’on jouit sémantiquement de l’un par l’autre (1975 : 87).

Un peu à la manière de Perec, Barthes dresse une liste d’exemples de ces amphibologies qui le passionnent (absence, alibi, aliénation, discret, fiché, indifférence, pollution, etc.), et il insiste sur leur particularité. C’est le fait que ces oppositions s’ouvrent, non pas tant à la polysémie et à la multiplicité des sens, qu’à la duplicité, au dédoublement. Il ne s’agit pas d’entendre tout, mais bien plutôt d’entendre autre chose (1975 : 88). D’entendre constamment cette oscillation. C’est que Gaucher Contrarié et Devenir Droitier, ces deux figures réunies en un couple insécable, sont l’expression même du principe amphibologique, d’un double présent et constamment interpellé.

Ce double, Barthes ne veut jamais l’oublier, il tient à en reprendre la dynamique. D’ailleurs, pour que la tension ne s’étiole pas, ce que la polysémie provoquerait assurément, il en exacerbe sans cesse les lignes de discorde. Il crée un théâtre où la contrariété peut se déployer, être exhibée, déplacée, manipulée, organisée en système. Un pli ténu et persistant. La contrariété ne se présente pas chez lui comme un procédé narratif ou un arrière-plan imaginaire, mais comme une stratégie de lecture et d’écriture. C’est le binarisme, promu au rang de théorie, de système de pensée. Un système qui – faut-il le rappeler – a marqué la modernité critique.

Le Tiers-Instruit

Michel Serres ne présente pas l’expérience de la contrariété dans Le Tiers-Instruit comme une affaire banale, une bête convention sociale appliquée de façon bornée, mais comme une étape cruciale dans un processus de croissance. Elle devient l’événement inaugural d’une quête aux dimensions mythiques, à la manière d’un rite de passage, avec séparation, marginalisation et réintégration ultime. Ce n’est pas un homme ordinaire qui en ressort, c’est une sorte de surhomme, un être aux propriétés supérieures, capable de franchir un fleuve, d’habiter la frontière. C’est le Tiers-Instruit, une posture devenue figure humaine.

Quand on contrarie un gaucher, ce qui se passe à l’école n’est pas une mince affaire, mais une métamorphose, une situation primordiale, où le quotidien cède le pas au sacré et au mythe. Serres en parle en termes imagés, racontant, comme il le précise lui-même, « par images le souvenir de la mutation » (1991 : 23). Il n’a aucun souvenir précis à partager, aucune scène ne vient ponctuer son discours ; son expérience de la contrariété a été en grande partie refoulée et la mise en discours de cette étape de sa vie prend la forme d’une allégorie, où le symbolique se substitue à l’événement. Son récit est celui d’une initiation, épurée du pathos qui aurait pu transparaître d’une anamnèse précise, une initiation qui se déploie sous la forme d’une image constamment reprise. C’est celle d’un homme seul traversant la rivière à la nage et faisant de cette traversée une épreuve initiatique.

Un imaginaire de la traversée s’impose pour parler de la contrariété, du passage entre Gaucher Contrarié et Devenir Droitier. Et l’image souche d’un homme seul traversant une rivière revient avec insistance : « Nul ne sait nager vraiment avant d’avoir traversé, seul, un fleuve large et impétueux […]. Partez, plongez. […] Voici le voyageur seul. Il faut traverser pour apprendre la solitude. Elle se reconnaît à l’évanouissement des références » (1991 : 24 et passim).

Le vrai passage, dit encore Serres, a lieu au milieu : « En traversant la rivière, en se livrant tout nu à l’appartenance du rivage d’en face, il vient d’apprendre une tierce chose » (1991 : 27). Cette chose, c’est évidemment l’ambidextrie, qui ne se présente pas comme une simple agilité, une aisance à se servir de ses deux mains, mais comme un nouvel état humain, un corps complété, par opposition à un corps hémiplégique.

Sous cette transformation se cache un drame. L’homme seul ne choisit pas de traverser la rivière, il y est contraint par des forces extérieures. Ce n’est pas de gaité de cœur qu’il se lance à l’eau, dans les eaux tumultueuses du fleuve qui coule à ses pieds. Il préférerait vraiment rester chez lui, sur sa rive, qui répond sans peine à ses besoins. Mais les terres sont en train de brûler et il ne peut plus rester. La torture bientôt transformera son corps. On le forcera à devenir manchot. Les coups de bâton pleuvront.

Il doit se jeter à l’eau, même s’il déteste nager et qu’il craint le fleuve où il a failli se noyer, enfant. C’est de justesse qu’on l’a repêché des eaux en grande partie gelées, juste avant de perdre conscience et de sombrer vers les fonds rocheux. C’est donc sous la contrainte qu’il doit se mouiller et se mettre à nager. Dire qu’il panique est un euphémisme : chaque geste l’arrache à la mort, car c’est elle qui veille entre les vagues ; chaque geste lui coûte une vie, et pourtant il ne se noie pas, il progresse malgré tout, et bientôt le milieu de la rivière est franchi. Il ne saurait dire exactement où se situe ce milieu, à quel moment il a pénétré dans la deuxième partie de la rivière, mais il le sait, il ne s’éloigne plus de la rive quittée, il s’approche de la rive désirée. Il se passe alors quelque chose de surprenant : comme le nageur se rapproche de la seconde rive, celle-ci se transforme sous ses yeux ; non, il serait plus juste de dire que, quand il lève enfin les yeux des flots pour repérer la rive, celle-ci est déjà différente, et c’est un autre monde qui l’accueille, quand il sort de l’eau, exténué, les bras tremblant de fatigue. C’est un autre monde, et lui-même est une autre personne. 

L’homme seul est parti gaucher, mais il n’arrive pas droitier. Sa traversée l’a fait dépasser l’opposition simple entre les deux hémisphères. Il est devenu quelque chose d’autre. Ni Gaucher Contrarié, ni Devenir Droitier, mais bel et bien Tiers-Instruit. Un être nouveau qui ne doit plus rien aux deux compères qu’il a laissés derrière lui. Il n’est plus un être simple ni double, mais triple, si ce n’est multiple, comme si une nouvelle dimension avait été ajoutée à son être.

Ce mouvement centrifuge, Michel Serres le décrit avec force. La dynamique entre Gaucher Contrarié et Devenir Droitier donne lieu à une posture paradoxale : le tiers n’y est plus exclu, mais inclus. Une troisième rive apparaît, qui se cache au milieu de la rivière et que l’expérience de la contrariété conduit à fréquenter. Il n’y a pas d’autre vérité que cet état intermédiaire, que ce passage qui fait de tout voyageur un messager, un Hermès, pour reprendre une figure chère au philosophe.

Il parvient à l’autre rive : autrefois gaucher, vous le trouvez droitier, maintenant ; jadis gascon, vous l’entendez francophone ou anglomane aujourd’hui. Vous le croyez naturalisé, converti, inversé, bouleversé. Certes, vous avez raison. Il habite vraiment, quoique avec douleur, le second rivage. Le pensez-vous simple ? Non, bien sûr, double. Devenu droitier, il demeure gaucher. Bilingue ne veut pas dire seulement qu’il parle deux langues : il passe sans cesse par le pli du dictionnaire. Bien adapté, mais fidèle à ce qu’il fut. Il a oublié, obligatoirement, mais il se souvient quand même. Le croyez-vous double ?

Mais vous ne tenez pas compte du passage, de la souffrance, du courage de l’apprentissage, des affres d’un naufrage probable, de la crevasse ouverte dans le thorax par l’écartèlement des bras, des jambes et de la langue, large barre d’oubli et de mémoire qui marque l’axe longitudinal de ces rivières infernales que nos anciens nommaient amnésies. Vous le croyez double, ambidextre, dictionnaire, et le voilà triple ou tiers, habitant les deux rives et hantant le milieu où convergent les deux sens, plus le sens du fleuve coulant, plus celui du vent, plus les inclinaisons inquiètes de la nage, les intentions nombreuses produisant les décisions ; dans ce fleuve dans le fleuve, ou la crevasse au milieu du corps, se forme une boussole ou rotonde d’où divergent vingt sens ou cent mille. L’avez-vous cru triple ?

Vous vous méprenez encore, le voilà multiple. Source ou échangeur de sens, relativisant à jamais la gauche, la droite et la terre d’où sortent les directions, il a intégré un compas dans son corps liquide. Le pensiez-vous converti, inversé, bouleversé ? Certes. Plus encore : universel. Sur l’axe mobile du fleuve et du corps frissonne, émue, la source du sens (1991 : 26-27).

Le Tiers-Instruit, l’être instruit de la tierce voie, celle qui réconcilie les deux latéralités, s’ouvre au multiple. À la confusion et au corps longtemps dysfonctionnel, mais surtout à la possibilité de la réconciliation et de la métamorphose. Le Tiers-Instruit est l’imago qui sort de sa chrysalide. Le passage par le centre de la rivière s’est mué en initiation qui a changé le gaucher en un être nouveau, paradoxal. C’est le Tiers-Instruit. Celui qui passe par le pli, un pli ténu, comme le disait Barthes.

Serres ne fait pas que mettre en scène un Tiers-Instruit dans son traité, sorte d’être liminaire marqué du sceau de l’altérité et du multiple, il réfléchit aussi à sa propre contrariété et aux formes diverses de l’apprentissage. Son essai est un traité de pédagogie, mais une pédagogie à dimension mythique, car elle ne s’adresse pas au commun des mortels, elle s’offre aux rares êtres capables de transformer les contraintes en potentialités et la confusion en ordre. La contrariété est chez lui non pas un état, mais le point de départ d’une révolution. Son projet est spectaculaire, car il repose sur un pari, un incroyable risque, celui de faire passer par l’aliénation l’accès à une connaissance supérieure. C’est une véritable utopie.

Il affirme ainsi ne conseiller à personne « de laisser un enfant gaucher libre de sa main, surtout pour écrire » (1991 : 35). Il le fait, non pas parce qu’il tient à refouler sadiquement cette frange de la population, mais parce que cette rééducation est un apprentissage de la complexité. Elle fait des gauchers des êtres uniques, qui connaissent la troisième rive. En parlant de l’apprentissage de l’écriture, ce lieu premier de la rééducation du gaucher, il dit ainsi :

Faire l’entrée de ce monde nouveau en inversant son corps exige un abandon bouleversant. Ma vie se réduit peut-être à la mémoire de ce moment déchirant où le corps explose en parts et traverse un fleuve transverse où coulent les eaux du souvenir et de l’oubli. Telle partie s’arrache et l’autre demeure. Découverte et ouverture dont toute une vie professionnelle d’écriture décrit, par la suite, la cicatrisation différée.

Cette balafre suit-elle avec fidélité la suture vieille de l’âme et du corps ? Le gaucher dit contrarié devient-il ambidextre ? Non, plutôt un corps croisé, comme une chimère : resté gaucher pour le ciseau, le marteau, la faux, le fleuret, le ballon, la raquette, pour le geste expressif sinon pour la société – ici le corps – il n’a jamais cessé d’appartenir à la minorité maladroite, sinistre, prétend le latin – vive la langue grecque qui la dit aristocrate ! Mais droitier pour la plume et pour la fourchette, il serre la bonne main après la présentation – voici l’âme – ; bien élevé pour la vie publique, mais gaucher pour la caresse et dans la vie privée (1991 : 35-36).

Serres a vécu, comme Barthes et Perec, sa rééducation sur le mode de la souffrance. C’est un épisode bouleversant où le corps a été malmené, écartelé, explosé. Une expérience imposée, qui l’a conduit de force à traverser une rivière qui n’est autre que le fleuve de la mémoire et de l’oubli. Dans la mythologie grecque, ce fleuve est le Léthé, que les âmes mortes traversent avant de rejoindre les Enfers et dont les eaux suscitent l’oubli. Le refoulement suscité par la contrariété apparaît ainsi sous la forme d’un fleuve de l’oubli. La figure de l’homme seul qui franchit une rivière tumultueuse à la nage, à l’origine de l’apparition du Tiers-Instruit, cette image au cœur de l’essai de Serres, est aussi une représentation du refoulement et de la crise. Ce n’est pas une figure entièrement positive, malgré le dynamisme que lui procure le philosophe, c’est aussi une cicatrice. Le reste d’un souvenir d’enfance douloureux.

Que fait Serres devant ce rappel difficile ? Il dit merci. « Merci donc premièrement à celui qui m’a formé à la plénitude et la saturation propres à un corps complet » (1991 : 21, 23). Il ne recule pas, mais fonce tête baissée. Serres ne recule jamais devant une difficulté. Sa pensée est une exploration des limites de la rationalité humaine. Il ne recule donc pas, mais fait contre mauvaise fortune bon cœur. Tout obstacle, même le plus arbitraire et le plus débilitant, est prétexte à un dépassement. Il ne faut pas seulement y consentir, mais encore l’appeler de ses vœux les plus chers. Ainsi déclare-t-il d’emblée :

Je ne conseillerai à personne de priver un enfant de cette aventure, de la traversée du fleuve, de cette richesse, de ce trésor que je n’ai jamais pu épuiser, puisqu’il contient le virtuel de l’apprentissage, l’univers de la tolérance et le scintillement solaire de l’attention. Lesdits gauchers contrariés vivent dans un monde dont la plupart des autres n’explorent que la moitié. Ils connaissent limite et manque et je suis comblé : hermaphrodite latéral (1991 : 36).

Ne priver personne de l’aventure de la contrariété… C’est le fondement même de son traité de pédagogie et de son utopie pédagogique. Il faut apprendre à compléter le corps. Si les gauchers comme les droitiers sont des êtres clivés, il faut leur enseigner à dépasser cet état lacunaire et à s’ouvrir à la complexité, même si elle requiert une aliénation première. Serres ne semble pas avoir connu une telle aliénation. Il n’est pas devenu bègue, timide, confus. Ou alors, il a tout oublié de ces étapes de son enfance. Il n’a plus en tête que cet état de complétion qui est le sien, où droite et gauche se complètent, sans jamais se quereller.

Quoique né gaucher, j’écris de la main droite, et le bonheur de vivre un corps ainsi complété ne m’a jamais quitté de sorte que je supplie encore les instituteurs, non de contrarier, comme on le dit aujourd’hui, mes compagnons de bâbord, mais de leur donner un immense avantage et d’harmoniser leur corps en les obligeant à tenir le crayon dans la main droite, complémentaire. Et, par symétrie, de compléter de même les droitiers (1991 : 244).

Le Tiers-Instruit, c’est lui, Michel Serres. L’initiation à laquelle il a été soumis l’a transformé en homme complété, en un être plein et entier, possédant un corps heureux de sa propre harmonie. Élu parmi les justes, il ne fait pas que remercier ses bourreaux instituteurs, qui ont modelé son corps, il les supplie de faire aux autres ce qui lui a été fait. Il ne faut pas qu’il soit seul à connaître la sérénité du corps complété, on doit permettre aux autres, droitiers tout autant que gauchers, de le rejoindre sur l’autre rive, la troisième. Eux aussi doivent pouvoir harmoniser leur corps. Quitte à connaître, quelque temps, les affres de la contrariété et le supplice imposé à Devenir Droitier et à Gaucher Contrarié.

Contrariété et divergence

Georges Perec, Roland Barthes, Michel Serres. Tous des gauchers contrariés. Qu’est-ce qui les réunit, mis à part ce petit défaut de fabrication, cette correction jugée nécessaire qui n’a fait qu’empirer les choses ? Ce sont tous des créateurs. L’écrivain, le sémiologue et le philosophe. Ou alors l’oulipien, l’écrivain et l’humaniste. Tous des êtres doubles qui ont cherché à franchir les frontières, à faire de la frontière même un lieu plein et entier d’exploration. Des figures liminaires, par conséquent, qui ont fait des seuils et des limites leur territoire de prédilection.

Il y en a d’autres, je le sais – Pierre Alechinsky, Jean-Paul Dubois, Charles Sanders Peirce, Lewis Carroll, Charlie Chaplin, Paul Verlaine, Sigmund Freud, etc. –, mais les trois que j’ai identifiés permettent, par leur propre production, de mettre en mots une expérience du monde, faite de contraintes et d’exaspération, mais aussi d’un désir impérieux de déjouer ces contraintes et d’inventer des chemins de traverse. Ils incarnent ce que c’est que d’être contrarié. Non pas un simple mécontentement ou une irritation de surface, mais un éthos, une forme de vie et de pensée. Ces gauchers contrariés ont, chacun à leur façon, une pensée divergente. Ensemble, ils montrent comment faire diverger la pensée, ils font de la divergence le trait même de la pensée. Ils sont leur propre personnage conceptuel…

Perec, Barthes et Serres représentent des exemples d’un penser autrement, d’un penser qui fait fi des conventions et des dogmes, qui multiplie les différences et, surtout, qui leur donne une efficacité absolue. La divergence, ce n’est pas la recherche de la différence, c’est la différence comme amont de toute pensée. Comme s’en émerveillait Barthes, en parlant du binarisme qu’il affectionnait – « Qu’on puisse dire tout avec une seule différence » (1975 : 62) –, il y a de ces idées qui font leur chemin, balayant tout sur leur passage. La contrariété, finit-on par comprendre, est le principe même de la divergence. Et la divergence, l’expression par excellence de la contrariété.

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