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Chapitre 9 - L’idiot en souverain

Bertrand Gervais

Published onSep 21, 2023
Chapitre 9 - L’idiot en souverain
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Chapitre 9 - L’idiot en souverain

Figures de l’oubli et du politique dans Oublier Elena

Le roi est mort, vive le roi !

Mais qui est le roi ? Que sait-il ? Comprend-il dans quelle situation il se trouve plongé et quelle tâche l’attend ? Et s’il fallait que le roi soit un idiot, un être dépourvu de connaissances et de raison – un de ces êtres dont on peut dire qu’il est avant tout constitué d’un manque, d’une absence –, qu’adviendrait-il du pouvoir ? Serions-nous en pleine idiosphère, « cette grande sphère d’irrationalité qui s’enroule partout autour de nous et en nous » (Bureau, 2001 : 2), comme si l’idiotie était notre plus petit commun dénominateur ?

D’aucuns déclarent que le roi est essentiellement une figure ; le pouvoir n’est rien en soi, il est la somme des droits et des pouvoirs dont on l’investit. Le représentant du pouvoir est une surface de réflexion. Son autorité lui vient moins de sa maîtrise du jeu politique que de sa capacité à retourner le regard, à assurer ses sujets de sa présence et de la stabilité des rôles. L’idiot en souverain nous dit, par l’absurde, que le pouvoir se contente de coquilles vides, parce que l’enjeu premier y est la subordination et le maintien des différences, et qu’à ce jeu le mystère vaut tout autant que la maîtrise : mystère d’une figure intrigante plutôt que maîtrise des lois et des pratiques.

C’est bien la réflexion que nous propose Oublier Elena d’Edmund White, roman de 1973 et traduit en français en 1989. Son narrateur est un idiot qui ne sait rien du monde dans lequel il est jeté. Quand il se lève, au matin, il est une nouvelle personne, incapable de se souvenir de ce qui a pu se passer la veille, de reconnaître les membres de la société qui l’entoure. Pourtant, il en est le futur souverain. Le roman est à la fois une extraordinaire fiction de la table rase, au sens où son personnage principal est vide de toute pensée ou mémoire, et une allégorie du politique à l’humour mordant, puisqu’elle repose sur une conception machiavélique du pouvoir, où les signes seuls suffisent à en assurer le maintien. Je tâcherai, dans les prochaines pages, de comprendre la situation singulière présente dans ce roman.

L’idiot comme figure de l’oubli

La figure de l’idiot apparaît régulièrement dans les fictions où les liens entre mémoire et oubli sont problématisés. Idiotie et oubli se révèlent en effet étroitement liés, tout comme le sont, à l’autre extrémité du spectre, intelligence et mémoire. Quelqu’un qui ne connaît rien ou qui ne comprend rien à rien et ne sait se comporter dans le monde est un être inconscient de ses propres déterminations, incapable de se souvenir de son propre passé et des règles de vie en vigueur. Il est un être de l’oubli, de l’oubli comme modalité de l’agir.

L’idiot est essentiellement un être de la privation. Comme le dit Valérie Deshoulières, l’idiot incarne une figure complexe, celle de « l’homme-sans » : « [sans] visage, sans qualités, sans statut et parfois même sans langage » (2003 : 86). Or, qu’est-ce que l’oubli, sinon une forme de l’absence et du manque, une privation. Compte tenu de cette structuration unique articulée sur la privation, le manque de, la figure de l’idiot permet d’exploiter les seuils. Seuil de la sociabilité, car l’idiot est « un être différent, perpétuellement en décalage, par rapport aux normes sociales » (Deshoulières, 2003 : 86) ; seuil de l’agentivité, puisque, dénué de ce que l’on nomme une véritable volonté, il ne parvient pas à agir ; seuil du temps, parce que son expérience du monde ne dépasse guère l’immédiatement présent et que le temps n’a aucune emprise sur lui ; seuil aussi des savoirs, du fait d’être en perpétuel déficit cognitif ; seuil enfin de la conscience, car l’oubli qui le caractérise s’impose comme la limite inférieure de toute expérience rationnelle. En deçà de l’oubli, en effet, nous ne sommes plus dans une forme de la pensée. C’est dire que l’oubli se doit d’être au cœur même de nos définitions de la conscience, de la rationalité et de la connaissance, plutôt qu’un quelconque processus entropique dont nous devons prendre la mesure. Il faut penser la mémoire et l’oubli dans une relation nécessaire, seule façon de bien comprendre ces procédés par lesquels nous parvenons à nous construire comme sujets et êtres pensants (Gervais, 2008).

Qu’est-ce qu’un en deçà de l’oubli ? Évidemment, si nous définissons l’oubli comme l’opposé de la mémoire, comme l’absence même de souvenirs, il est tout à fait futile de formuler une absence de l’absence, point de départ d’une régression à l’infini. Si nous définissons l’oubli de façon positive, si nous y voyons autre chose qu’une simple vis inertiæ, le concevant plutôt comme une modalité dynamique de l’agir, au même titre que la mémoire, alors l’en deçà de l’oubli apparaît comme une modalité de l’être qui ne tient plus compte de la conscience comme interface dans notre relation au monde ou qui en exploite les limites. La figure de l’idiot, en tant qu’être de l’oubli, permet de mettre en scène un tel seuil de la conscience et d’en explorer les conséquences.

La table rase

Oublier Elena d’Edmund White est une fiction de la table rase où le rapport au savoir et à la conscience n’est pas simplement fragilisé, mais définitivement compromis. Une telle fiction se remarque à sa très grande absurdité : l’innocence de son héros, parce qu’il ne sait rien de ce qui l’anime, le conduit à faire éclater les conventions. La situation cognitive du narrateur y est essentiellement lacunaire. Son héros est une tablette de cire vierge quand commence le roman, une tablette du moins où tout ce qui avait pu être inscrit a été effacé. Il est bel et bien, selon la métaphore proposée par Aristote, une âme sans inscription, un esprit avant qu’aucune connaissance n’y soit gravée. Le héros apparaît en fait comme un chevalier de la table rase : il ne sait rien de son rôle sur l’île qu’il habite (il en est pourtant le prince), rien des coutumes de la société qui est la sienne ou de ses propres fonctions biologiques, rien de son passé récent. Il improvise sa vie, incapable d’anticiper ce que l’on attend de lui, étonné des surprises que son existence lui procure. Chaque matin, il est une nouvelle personne, comme si le sommeil avait tout supprimé. Ses perceptions lui apparaissent grandement déstabilisées, et notre propre accès à leur réalité, fortement médiatisé.

Dès l’incipit, cette précarité est mise de l’avant : « Je suis le premier à me réveiller dans la maison, mais je ne suis pas sûr de ce que cela implique » (1989 : 7). Le roman impose d’emblée l’incertitude comme modalité cognitive. Où suis-je ? se demande le narrateur. Qu’est-ce que je fais là ? Que suis-je censé faire ? Les autres dorment-ils vraiment ? Son regard et son savoir ne changeront pas du roman : il sera toujours en déficit cognitif, préoccupé par sa réalité restreinte – que doit-il faire, s’il veut répondre aux attentes ? que lui veut-on ? – et par ses perceptions immédiates. Quand il s’apprête à aller aux toilettes, il se demande ainsi « depuis combien de jours je ne m’étais pas soulagé. Deux ? Trois ? Je n’avais aucun moyen de le savoir » (1989 : 16). C’est dire qu’il n’a de son existence, de son passé récent, aucun souvenir. Il est un être de l’oubli, de l’oubli en acte. Ainsi, il n’a aucune identité qui lui est propre, au contraire, son intimité semble être un puits profond et sans unité, il ne se construit qu’à partir du regard des autres : de leurs attentes, de leurs réactions et de leur savoir sur sa personne. Sa vie n’est régie par aucun principe de continuité, c’est la ligne brisée qui impose son ordre fait de discontinuité et d’improvisation. « Dès qu’on te laisse un moment », lui dit cette femme qui est sa maîtresse, entre deux moments d’oubli, « tu t’abîmes si profondément en toi-même » (1989 : 71).

Clément Rosset qualifie un tel repli sur soi d’idiotie : « Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes, c’est-à-dire sont incapables d’apparaître autrement que là où elles sont et telles qu’elles sont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d’apparaître dans le double du miroir » (1977 : 42). C’est bien ce que le narrateur d’Oublier Elena expérimente : quand il se regarde dans le miroir, il ne sait pas ce qu’il voit. Il aperçoit un reflet, mais la figure qui lui est renvoyée ne lui dit rien. Elle est indéchiffrable, tout aussi neutre qu’un caillou ou un bout de bois.

Le narrateur est un Thésée égaré dans un labyrinthe dont le dédale s’efface au fur et à mesure qu’il y progresse. Il est au centre de l’île, cette histoire est la sienne et, en même temps, il en ignore tout. L’oubli a tout gommé : « Je ne me rappelle rien », dit-il, « [r]ien clairement, rien de précis, rien. En cela je diffère de tout le monde. […] Je suis un carrousel de possibilités tournant sur le vide. Mais quelqu’un peut m’adresser la parole. Je peux répondre. Ma réponse existe » (1989 : 157-158). Le roman semble se déployer à partir d’une expression qui lui sert d’image souche : faire table rase, du passé, de la vie, des crimes perpétrés, des maîtresses abandonnées. Le héros de la table rase est l’expression même de l’innocence, parce que rien ne le marque. « Je sens que je suis innocent », dit-il. « Bien sûr je suis innocent. Je ne me rappelle rien » (1989 : 168). L’innocent est celui qui ne sait rien et qui, de ce fait, comme nous le confirme l’étymologie latine, ne peut pas nuire. Il n’est pas souillé par le mal, il est pur et sans malice, même si sa naïveté le conduit à pécher par ignorance et à se comporter ultimement comme un simple d’esprit.

Le roman se donne à la lecture comme une énigme dont le narrateur ne parvient aucunement à nous donner la solution. Nous sommes aux antipodes de la rationalité incarnée par Œdipe qui, le premier, a su répondre à l’énigme du sphinx. Le narrateur héros n’a aucune profondeur, il ne peut soutenir un argument, sa pensée ne respecte aucune structure, elle volette comme une poussière soufflée par le vent, incapable de se poser plus que quelques instants. En fait, comme le roman progresse, on comprend que son rôle n’est pas d’être un sujet agissant, un héros, maître d’œuvre de sa propre destinée, mais une figure, une surface de projection, le lieu d’un investissement imaginaire. Comme il le dit lui-même, « ma présence est simplement un signe indéchiffrable marquant la frontière d’un nouveau pays » (1989 : 72). On ne saurait trouver plus belle description du mystère de toute figure. Le narrateur est le prince de cette île, le futur roi. Il incarne le pouvoir, il en représente l’agir, et son être a pour fonction de personnifier la loi, le nouveau code : « [J]e ne suis pas un agent de l’ordre », nous dit-il, « mais sa source. Je n’ai pas besoin de corriger le dessin puisque je le crée depuis le centre. […] J’occupe le centre » (1989 : 155).

Le vide de tout ce qui a précédé, cette table qu’il a bien fallu desservir, apparaît comme un résultat déjà obtenu au moment où commence le roman. Rien n’explique les carences cognitives du personnage, elles nous sont présentées comme un acquis, une donnée avec laquelle nous devons compter. Le roman reste énigmatique jusqu’à sa conclusion, et le mystère entourant la consécration du prince accentue l’impression de sacré ressentie tout au long de la narration. La rupture avec le passé, avec tout ce qui a pu précéder l’ouverture in medias res du texte, surdétermine la valeur de la diégèse, l’inscrivant comme seul présent, comme présent hégémonique, balayant du revers de la main l’histoire de cette société. Le présent de la diégèse est construit dans l’absolu, il ne se déploie en regard d’aucun passé et, par le même raisonnement, d’aucun avenir car rien ne permet de le projeter. Le roman fait l’impasse sur l’histoire, comme si son personnage était essentiellement nietzschéen, et ce prince n’est que la figure d’un politique dénué de tout aspect critique.

L’idiot : un portrait différentiel

L’oubli est le seuil de la connaissance. Connaître, c’est connaître quelque chose du monde et cela implique d’interpeller ses propres savoirs qui se voient confirmés dans leur agir. Quand ces savoirs sont neutralisés, ou encore brouillés et confondus, le monde reste illisible et le portrait qui en est fait paraît être d’une naïveté déconcertante ou alors d’une fluidité sans borne. Si, comme le dit Ludwig Wittgenstein, à la toute fin du Tractatus, maxime devenue célèbre, « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence », on comprend que les fictions de l’oubli assument pleinement le paradoxe d’une parole qui ne devrait jamais exister, puisqu’elle parle de ce dont elle ne devrait pas pouvoir parler. L’idiot en est une figure d’une grande efficacité, par ce seuil de la conscience de soi et de la connaissance qu’il enjambe.

Figure de la limite, l’idiot est marqué par l’oubli, le vide et le hors temps, et il s’oppose en ce sens à d’autres figures marginales, dont le borné ou le têtu, le bête et le laid. Son rapport entravé à la langue l’inscrit régulièrement du côté des prophètes, de ces êtres qui voient ce que le commun des mortels cherche à connaître, même s’ils n’en comprennent rien. Il est un être d’exception, et son mode d’apparition est le hasard, l’impromptu. Il est comme un phasme, cet insecte qui se fond dans son environnement : quand on l’aperçoit enfin, on comprend qu’il avait toujours été là, mais discrètement. L’idiot, souligne Jean-Yves Jouannais, « c’est celui qui ne sait pas, qui est là par hasard, dont le seul alibi est l’accident, ou la passion » (2003 : 19). Être apolitique et anhistorique, il a les yeux rivés sur son présent et les formes diaphanes de sa propre présence au monde, dont il ne saisit pas les subtilités. Il a la tête vide, ce qui lui permet de se transformer en caisse de résonance et de s’ouvrir à des formes étonnantes de transcendance. « L’idiot », pour Avital Ronell, « n’agit pas de façon volontaire ou reconnaissable : suffoquant et défiguré, il annonce l’acte inaudible d’une poésie muette et pure » (2006 : 23-24).

Dans L’homme aux louves, l’écrivain américain John Hawkes met en scène un personnage qu’on qualifierait sans peine d’idiot, si ce n’était qu’il a la tête pleine, et que sa forme de bêtise l’entraîne plutôt du côté de la rigidité, source de toutes les violences et hypocrisies. Son personnage est un être têtu qui s’obstine à respecter un monde qui, du fait d’être depuis longtemps perdu, s’impose comme principe de vérité et seul horizon interprétatif. Il est décrit comme un voyageur sédentaire et un être de principes et de règles, qui seuls lui permettent de survivre. La mémoire est, pour lui, un entrepôt aux qualités improbables, car en lui, tout est conservé : les perceptions, les souvenirs, les rêves, les pensées. Pour chaque chose il y a une trace dans l’entrepôt de la mémoire :

Et cette multitude de traces est non seulement sans limites, […] mais elle ne cesse d’augmenter, de s’allonger, de se multiplier ; et ces traces minuscules et argentées s’accumulent les unes sur les autres pour donner naissance au paradoxe suivant : à l’intérieur de la forme fixe et immuable de l’entrepôt lui-même, le contenu s’amplifie sans arrêt (Hawkes, 1970 : 48-49).

Nous sommes aux antipodes de la figure de l’idiot, pour qui l’entrepôt de la mémoire n’est pas cette forme en constante transformation, mais un espace vide, à peine occupé par quelques rares meubles. Le narrateur d’Oublier Elena n’a rien d’un entrepôt. Ce n’est pas un être borné, il serait plutôt une girouette prête à changer de direction à la première occasion. Il ne se suffit pas à lui-même, porteur d’un savoir qui croît de manière exponentielle ; il n’a aucune intériorité, aucune volonté, aucune arrière-pensée.

Si la volonté est la cause de nos actes et au cœur de l’identité, l’idiot, souligne Valérie Deshoulières, « est évidemment privé de ce centre, de ce fondement, de ce vouloir unique dont procéderaient toutes choses » (2003 : 163). Sans volonté propre, il « flotte comme un bouchon sur le courant des phénomènes » (2003 : 163). Le narrateur d’Oublier Elena ressemble bel et bien à cet être inconstant, dont les intentions varient selon les rencontres, incapable de maintenir une direction. Il est le contraire d’un être borné, peut-être bien parce que son ignorance est sans bornes.

Dans Fascination de la laideur, Murielle Gagnebin explique que le laid est une figure travaillée par le temps : « La laideur serait ainsi, en quelque sorte, l’annonce de la mort, la “présence” en l’homme de l’ombre de la mort. Et cette présence a quelque chose de monstrueux » (1994 : 50). Dans son rapport au temps, la laideur s’inscrit sous l’égide de la mémoire. Le laid, ce sont les traces au présent du passage du temps, présence sous la forme d’empreintes d’événements passés. Il est « le palimpseste du temps » (1994 : 216), pour qui « la représentation sensible du temps [apparaît] comme l’expression même du laid » (1994 : 257). En comparaison, l’idiotie est une forme atemporelle, en ce qu’elle n’est pas un rapport au corps, mais bien plutôt un état d’esprit, « une structure de pensée en tant que telle » (Ronell, 2006 : 44). L’idiot échappe au temps. Il est en ce sens plus proche de l’innocence que de la laideur, un éternel enfant sur qui le temps n’a aucune prise, parce que l’oubli dans lequel il se meut le rend imperméable à son passage. Puisque rien ne le touche, rien ne peut le marquer. C’est sans tache qu’il avance dans le monde.

Si l’idiotie n’est pas une forme de laideur, elle n’est pas non plus une variation sur la bêtise. Comme le montre Alain Roger dans son Bréviaire de la bêtise, celle-ci se distingue nettement de l’idiotie, comme le plein s’oppose au vide, et l’action à l’inaction. Il isole d’ailleurs les trois façons de comprendre l’idiotie. La première acception, qui la rapproche de la bêtise, rend compte de ce manque d’intelligence dans la résolution d’un problème ou d’une situation. La seconde, médicale, identifie une condition congénitale, proche de la débilité et de l’imbécillité, et incluse dans les formes d’arriération mentale. La troisième, la plus originale, ravive l’étymologie du terme et « renoue avec le sens de l’adjectif grec idios : qui appartient en propre à quelqu’un ; particulier, séparé, distinct ; spécial, singulier, original […] ; et, par extension, privé, opposé à public » (Roger, 2008 : 191). Le bête est arrogant et outrecuidant, plutôt qu’effacé et retenu comme l’idiot. S’il se trouve dans le monde, il en radicalise les préjugés. Il banalise le complexe et le subtil, et il les réduit à leur portion congrue. L’idiot, par opposition, « n’arpente pas le monde en cherchant à l’expliquer, mais le contemple comme un fabuleux spectacle » (Deshoulières, 2003 : 234). Ce n’est pas le plein qui le caractérise, le plein de théories, de projets et de jugements, mais le vide, l’absence à soi, l’absence au monde et à ses événements, l’inaction et cette passivité que le manque de volonté implique.

Allégorie du politique

Les fictions qui mettent en scène l’oubli, peuplées d’idiots incapables de comprendre ce qu’ils vivent, sont d’une grande violence. Du moins présupposent-elles une violence fondatrice qui, bien qu’elle ne paraisse plus sous les eaux calmes d’une pensée maintenant débarrassée de ses démons, a agi violemment pour provoquer la rupture. La violence fondatrice est en amont et son action est d’autant plus dissimulée que sa force est grande. Seule la destruction la plus complète permet d’effacer les traces de son agir (Augé, 2003 : 84-85).

La tabula rasa, comme principe de mise en intrigue, permet l’ouverture d’une fiction inédite, qui ne peut se déployer que sur les bases d’un monde périmé, vidé de son actualité et pour ainsi dire détruit. Dans Oublier Elena, cette stratégie permet de déployer une allégorie du politique, car le prince qui y sera couronné est essentiellement une figure, un être sans intériorité, sans passé ni désirs, qui agit avant tout en tant que surface de projection et d’investissement imaginaire. Le prince est ce que nous voulons qu’il soit, et il n’est soumis à aucune contrainte. Il n’est pas un être historique, au sens de Friedrich Nietzsche, nullement alourdi par le poids du passé, il est un être anhistorique, fondé sur le vide plutôt que le plein, l’oubli plutôt que la mémoire, le hors temps, les marges, le superficiel.

L’idiot est un prince, le souverain d’une île qui connaît non seulement un changement de garde, mais une révolution, car l’intronisation qui clôt le roman voit à l’établissement d’un nouveau code, qui remplace l’ancien. La rupture incarnée par le prince est vécue par celui-ci comme effacement de la mémoire, définie à la fois comme contenu et faculté. Le prince se prépare en fait à sa transfiguration. Il lui faut oublier tout ce qu’il a connu avant. Il est un être neuf, comme un enfant qui aurait été enfermé et qui pourrait ainsi retrouver le langage adamique. Il est un être neuf et sans tache, car il a tout oublié. Il est ainsi prêt à se métamorphoser. Il n’est plus l’homme de l’ancien code et il n’est pas encore le maître du nouveau. Il est dans l’entre-deux. Cet être sans qualité, sans mémoire ni volonté, est en fait un être projeté littéralement dans le monde, qui ne sait rien, mais qui occupe tout de même cette place qui lui a été allouée. Et il sera celui par qui tout se transformera. Un être d’exception, un idiot, au sens initial du terme.

Oublier Elena est en ce sens une allégorie du politique, tout à fait à la manière de Bienvenue, mister Chance, de Jerzy Kosinski, publié quelques années plus tôt en 1970. Chance, le héros de ce roman, ne connaît rien d’autre que le jardinage et ce qu’il a pu voir à la télévision. Or, par un étonnant concours de circonstances, il se retrouve dans les sphères de la politique américaine et le président des États-Unis, ébloui par sa sagesse, songe même à le nommer comme colistier. Pourtant, Chance ne fait que ressasser le seul discours qu’il connaît, sur le passage des saisons et la vie des plantes ; mais ce vide est comblé par ses interlocuteurs, qui sont à la recherche de solutions pour régler une crise financière sans précédent. Il ne dit et ne sait rien, mais cela ne nuit nullement au processus de projection et de transfiguration qui transforme sa personne en figure de la vérité.

Le narrateur d’Oublier Elena est impliqué dans une semblable construction paradoxale, car il représente le pouvoir sans en connaître le fonctionnement. Atemporel, asocial et, par conséquent, apolitique, projeté dans un monde où il incarne le pouvoir, il ne peut que devenir le symbole même du pouvoir et du politique. En tant qu’être de l’oubli, il est, comme le dit Ronell, « un être-en-dehors-du-politique ». Et elle poursuit en affirmant que « [l]’idiot est incapable de vivre dans une communauté. Essentiellement autarcique, l’idiot prépolitique se caractérise par l’absence de relations ou de liens (ataktos). Pour Plutarque, le mot idiot exprime une infériorité sociale et politique ; ce n’est pas un certificat de citoyenneté – l’idiot est celui qui n’est pas un citoyen » (2006 : 71-72). Or, qu’un tel être devienne roi ne peut que signifier que nous sommes en présence d’une allégorie et que le narrateur n’est pas tant un souverain que la figure même du pouvoir, dans un renversement carnavalesque tout à fait assumé.

À ce titre, sa vacuité est le fondement même de son inscription comme figure, comme objet de projections et de constructions symboliques. La table rase est le processus par lequel un être devient une figure. Il se vide de son intériorité et de tout ce qui signale l’expression de sa propre conscience – souvenirs, intentions, désirs, préférences, savoirs immédiats issus de l’expérience, savoirs collatéraux acquis au gré des lectures et des rencontres, etc. Il se transforme en miroir, adoptant de nouvelles formes selon les besoins, et surtout ne retenant rien. L’identité d’une figure ne provient d’aucune source intime au sujet même qui en est à la base, mais s’impose comme le résultat d’une attribution, d’une projection. Le prince est une telle surface de projection. Il n’a pas à connaître les mœurs d’une société, il en incarne l’agir. Nul besoin de saisir les arcanes de la politique du pays, il est l’expression même du politique. Il n’agit pas, mais fait agir.

« L’offrande de l’idiot », dit Deshoulières, « est une absence, un retrait, un retard, un délai. Il peut tout sur moi, parce qu’il ne me donne rien. Ou plutôt, parce qu’il ne me donne rien. […] Comme l’œuvre d’art, il se rencontre » (2003 : 17). L’idiot n’est pas dans le monde. C’est-à-dire qu’il ne l’habite pas, il ne fait que le traverser, il se place d’emblée à ses limites, à ses frontières, ce qui lui permet de jouer, souvent à son corps défendant, le rôle de passeur. Sa différence en fait un bouc émissaire ou un prophète, celui qui rétablira l’ordre, qui désamorcera la crise. L’idiot fonctionne ainsi dans une logique du don. Puisqu’il n’a rien et qu’il n’est rien, il peut tout donner. Son rôle revient essentiellement à assurer une transmission. Il agit alors comme un médium, cet être par lequel on accède à une vérité, à sa vérité.

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