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Populations

Françoise Lavocat

Published onSep 21, 2023
Populations
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populations

Françoise Lavocat

Longtemps, le personnage n’a été pensé qu’au singulier. D’ailleurs, les romans et les pièces de théâtre ont très souvent porté, en guise de titre, le nom ou le prénom d’un personnage : Le roman de Renard ou La chanson de Roland, L’Astrée, Phèdre, Le Cid, Madame Bovary, Lucien Leuwen, Eugénie Grandet, Jean-Christophe… L’identification d’un artefact culturel à un seul personnage, ainsi désigné aux lecteurs comme « principal1 » et sujet du livre ou de la pièce, a probablement son apogée au XIXe siècle : dans la liste des Goncourt du XXIe siècle, Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl, en 2000, est le seul roman ayant pour titre le nom d’un personnage.

Si les auteurs identifient souvent leur œuvre au destin et à la personnalité d’un seul être de fiction, nombre de théoriciens valident cette focalisation réductrice. Résonne encore l’anathème lancé par Alain Robbe-Grillet : « Nous en a-t-on assez parlé du “personnage” ! » Une relation au personnage centrée sur l’identification (que celle-ci soit recherchée ou rejetée) induit sans doute un face-à-face entre un sujet et son personnage d’élection. À vrai dire, quel que soit le parti-pris théorique adopté, qu’il soit normatif, dans la lignée d’Aristote, formaliste, dans celle de Vladimir Propp, marxiste, comme chez Georg Lukács ou Franco Moretti, psychologique, comme chez François Mauriac, la pensée des prattontes, « actants », « héros », s’articule toujours autour d’un type d’individu privilégié : même si Aristote favorise l’intrigue par rapport au personnage, il définit celui-ci, dans la tragédie, comme quelqu’un qui, n’étant ni bon ni méchant, commet une erreur – Œdipe… Même ceux qui minorent le plus le statut du personnage, comme Viktor Chklovski2 ou Boris Tomachevski3, choisissent la métaphore du fil pour l’assimiler à un enchaînement unidirectionnel ayant des propriétés structurelles (relier) et cognitives (orienter).

Pourtant, les personnages, dans un monde fictionnel, sont toujours, sauf exception (tel Robinson Crusoé sur son île, en compagnie du seul Vendredi), un ensemble, souvent une foule. Lecteurs ou lectrices, spectateurs ou spectatrices ne se rappellent d’ailleurs jamais la totalité des personnages4. Qu’apporte alors une appréhension des personnages au pluriel et même dans leur totalité ? Je montrerai qu’elle modifie profondément la connaissance que nous avons des œuvres de fiction et même de l’histoire littéraire. Ce changement de paradigme est non seulement favorisé par les théories de la fiction, mais aussi par les usages qui se sont développés sur Internet et par la domination, dans la culture populaire, des genres de la fantasy. Cependant, se détourner du personnage dans sa singularité, se désintéresser de sa relation traditionnellement privilégiée avec son auteur, lecteur ou spectateur ne dissipe pas l’illusion anthropomorphique, au contraire. Quels sont alors les bénéfices théoriques et peut-être aussi les enjeux politiques du fait d’envisager les personnages comme population ?

Raisons et modalités d’un changement de paradigme

Les théories de la fiction

Les théoriciens de la fiction n’ont pas dédaigné le personnage. Ils ont même restauré son prestige et surtout autorisé son usage le plus ordinaire et le plus intuitif : c’est M. Pickwick qui fait irruption au début des Univers de la fiction, de Thomas Pavel en 1988, inspirant aux lecteurs ou lectrices le sentiment qu’il existe. Au début de Pourquoi la fiction ? de Jean-Marie Schaeffer, c’est Lara Croft, alors à la mode (en 1999), qui fait brillamment entrer les jeux vidéo dans le champ de la théorie littéraire. Dans le domaine de la philosophie analytique, Colin Radford et Michael Weston convoquent un personnage qu’ils considèrent comme paradigmatique pour exposer leur célèbre théorie du paradoxe de la fiction : « How Can We Be Moved by the Fate of Anna Karenina? » (1975)5. Mais le personnage, outre qu’il est ici interchangeable et ne fait qu’illustrer une propriété de la fiction, est aussi souvent pensé par ces mêmes théoriciens sous la forme de groupes, de foules, de catégories. Thomas Pavel évoque les créatures de la mythologie antique qui migrent massivement, à la Renaissance, dans les territoires de la fiction. Envisager la fiction comme monde dans une perspective littéraire distante de la conception mathématique des mondes possibles suscite immanquablement les métaphores du voyage et des frontières. Pour Pavel, la fictionnalisation graduelle du mythe évoque « le développement des villages-États entourés de la forêt primitive6 ». Les mondes fictionnels sont couramment dits « habités7», meublés. Terence Parsons différencie les « autochtones » des « immigrants8 » pour distinguer parmi les personnages ceux qui ont leur origine en dehors du monde fictionnel où ils apparaissent (la réalité, l’histoire, d’autres fictions). Lubomír Doležel, qui a développé une application de la théorie des mondes possibles à la littérature, propose une typologie des mondes inspirée de la logique des modalités selon qu’ils comprennent un, ou deux, ou plusieurs personnages9. En définitive, aux yeux de Thomas Pavel, certains mondes possibles fictionnels sont identiques au monde réel, à un « petit miracle près », qui est l’ajout à la population mondiale réelle de quelques dizaines, voire de quelques centaines de personnages en plus10 : pour être précise, en ce qui concerne La comédie humaine, il s’agit de quelque 2400 personnages.

Listes et dictionnaires

La comédie humaine est certainement l’œuvre qui a suscité le plus précocement des activités de comptage, depuis la fin du XIXe siècle11 jusqu’à l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade en 1981. Anne-Marie Meininger et Pierre Citron fournissent en effet dans le tome XII des Œuvres complètes de Balzac non seulement un dictionnaire des personnages fictionnels et historiques nommés, mais aussi des personnages anonymes. Dans ce cas, l’activité de recensement effectuée par le critique redouble l’effet de monde programmé par le projet de « faire concurrence à l’état civil12 ».

Répertorier les personnages ou une catégorie de personnages est une activité ancienne. Depuis Colin du Plancy, qui publie en 1826 un Dictionnaire infernal, ou bibliothèque universelle des etres, des personnages, des livres, des faits et des choses qui tiennent aux apparitions, à la magie, au commerce de l’enfer…, bien des dictionnaires sont parus à la fin du XIXe siècle : des dictionnaires des personnages de cinéma13, un Dictionnaire des personnages populaires de la littérature, aux éditions du Seuil, en 2011, précédé par celui « des personnages littéraires et dramatiques de tous les temps et de tous les pays » par Robert Laffont et Valentino Bompiani, en 196014. La formulation du titre de cet ouvrage suggère que l’objectif didactique et patrimonial de construire un canon (en particulier pour les dictionnaires de personnages populaires ou de cinéma) ne résume pas ces entreprises animées de l’ambition d’exhaustivité (inatteignable), du désir d’arpenter des territoires imaginaires et d’en maîtriser la démesure : car c’est justement surtout les œuvres mondes, les sagas en plusieurs volumes, les collections de bandes dessinées, les séries (de Molière, Charles Dickens, Guy de Maupassant, Émile Zola, Marcel Proust, Tintin, J. R. Tolkien, Harry Potter, Star Wars, Game of Thrones, Marvel) qui suscitent ces inventaires. Faire des listes est un outil d’exploration, de connaissance, de remémoration, de possession.

En tout cas, elles se multiplient désormais en ligne, à propos d’une œuvre ou d’un auteur, de genres, de médias, au gré de catégories hétéroclites. On trouve sur Internet des listes des personnages les plus riches15, les plus méchants, les plus laids, les plus grands, les plus puissants, les plus gros, les plus courageux, les plus bêtes, ceux dont les noms commencent par X ou Y (toutes les lettres de l’alphabet sont disponibles), surtout dans les animes, les mangas, les films. Cette manie contemporaine du classement répond peut-être à la tentation de mettre de l’ordre dans un personnel proliférant d’entités souvent parfaitement interchangeables.

Les peuples de la fantasy

La fantasy est certainement le genre qui génère le plus de répertoires et de listes de personnages, au point que l’on peut considérer que ces annexes pseudo-documentaires sont consubstantielles au genre. Anne Besson a fait l’historique de cette pratique et l’a analysée, montrant notamment que la suppression et la réduction des annexes et appendices comprenant ces listes de personnages, dans les traductions françaises des romans de fantasy anglo-saxons, avaient contribué à leur prolifération sur Internet16. Ce phénomène suggère que ces paratextes correspondent bien à un besoin et à un désir du lectorat, peut-être mal appréhendés par les éditeurs : « réguler l’information », parfois préciser les degrés de fictionnalité, servir de réservoir de noms et d’apparences utiles pour des activités connexes liées au cosplay et à la fanfiction. Les listes ont aussi, souligne à juste titre A. Besson, une dimension spectaculaire. J’ajouterai que la pluralité ontologique étant dans ces univers maximale, les listes de personnages permettent de répertorier les espèces qui sont autant de variations de l’imaginaire, sources de surprise et de jouissance des possibles.

En définitive, les dictionnaires et les listes de personnages inventorient de façon préférentielle aussi bien les grands romans ou cycles romanesques du XIXe siècle (Honoré de Balzac, Charles Dickens, Émile Zola, Victor Hugo…) que les myriades d’espèces de la fantasy. Ils exercent donc deux fonctions opposées. La première est de traiter les personnages sur le modèle du Code civil, autrement dit à la manière des registres répertoriant les personnes réelles.

Maffre, Alphonse : Premier fils du juge de paix de Plassans. Vingt ans (La conquête de Plassans)17.

Les listes comme celle-ci (répertoriant les personnages des Rougon-Macquart) visent à renforcer l’effet de réalité. Le personnage est extrait de son monde fictionnel, qui n’est rappelé que par le titre de l’œuvre entre parenthèses. Il importe de le situer familialement et socialement.

C’est l’effet inverse qui est recherché dans cet extrait d’une liste consacrée aux personnages des Chroniques de Krondor18 :

Borric : Époux de dame Catherine, père de Martin, Lyam, Arutha et Carline, duc de Crydee. Il meurt durant la guerre de la faille19.

Le choix de noms rares (Lyam), ou qui n’existent pas en dehors de cette fiction (Borric, Arutha, Crydee), les appellations médiévalisantes (dame Catherine), la référence à des événements historiques sans référence dans la réalité (la guerre de la faille) sont autant de signaux clairs de l’appartenance de l’œuvre et des personnages aux genres de l’imaginaire. Ce type de répertoire illustre l’inventivité onomastique et la capacité de créer des états de choses et des événements inexistants.

Populations fictionnelles, peuples réels

La démographie des personnages

Cette double fonction des listes (mimesis de la réalité et désignation de la fictionnalité) fait écho à l’ambivalence du statut du personnage (« vivant sans entrailles », selon la formule aussi célèbre qu’ambiguë de Paul Valéry) et de notre relation aux créatures de fiction. Envisager les personnages comme population repose cette ambiguïté en des termes renouvelés, surtout si l’on prône (comme je le fais) une approche « démographique » des êtres de fiction.

L’aboutissement d’une pensée des personnages comme population est en effet de les étudier dans une perspective démographique. L’emploi même de ce terme qui n’appartient en rien au registre de la théorie littéraire souligne un parti-pris : celui d’un rapprochement volontaire, voire provocateur, entre la fiction et la vie. Cette option théorique suppose de répertorier tous les personnages d’une œuvre et d’enregistrer un certain nombre de données sur eux. Plusieurs recherches récentes, de façon non concertée, ont pris cette voie, en prenant en compte des corpus très différents. On peut citer, notamment, Sabine Chalvon-Demersay, sociologue à l’E.H.E.S.S., qui a réalisé ce travail sur l’ensemble des séries télévisées et des feuilletons français, entre 1960 et 2000, en exploitant les génériques. Ioana Galleron, professeure en humanités numériques, a répertorié le personnel des pièces de théâtre françaises du XVIIe et du XVIIIe siècle, à partir des dramatis personae de la didascalie initiale20. J’ai moi-même effectué cette recherche sur un corpus de romans français et anglais de la première moitié du XIXe siècle21. Le recensement des personnages dans des romans, en l’absence de générique et de liste de personnages, s’avère d’autant plus long et difficile que les programmes informatiques de reconnaissance automatique des personnages ne sont pas suffisamment performants22. Il faut donc lire le roman pour répertorier les personnages et réunir un certain nombre d’informations à leur égard, dans la mesure où elles sont disponibles. On peut se demander, par exemple, qui a un nom et qui n’en a pas ; si ce nom change (par mariage ou anoblissement). Si le personnage est un homme, une femme ; un humain, un fantôme, un animal. S’il ou elle est noble. Quelles sont sa nationalité et sa religion. Quel est son âge, au début et à la fin de la diégèse. Quel est son statut matrimonial et si celui-ci change au cours de la diégèse. Quelles sont ses relations de parenté avec les autres personnages. S’il a des enfants et combien ; si elle a fait une fausse-couche. Quels sont ses moyens d’existence, quels sont son occupation et son métier, et si ceux-ci changent au cours de sa vie fictionnelle. Enfin, s’il ou elle meurt, à quel âge et comment.

L’effet de miroir avec une population réelle est d’autant plus frappant que, d’une part, le corpus choisi est constitué, en très grande majorité, de romans que l’on peut qualifier de réalistes et, d’autre part, que les données réunies sur les personnages ont été conçues (en ce qui concerne les catégories sociales et professionnelles) à partir de recensements effectivement réalisés en Angleterre en 1841 et en France en 1851.

Il peut être satisfaisant d’apprendre que dans la réalité comme dans la fiction, à cette époque, le taux de femmes qui meurent en couche est seulement de 0,7 %, et que s’il est bien une réalité qui est totalement passée sous silence, dans les recensements concernant la population réelle comme dans les données romanesques, c’est la mortalité infantile23. Il est aussi troublant de constater que si la population fictionnelle anglaise est plus importante que la française24 et surtout qu’elle augmente notablement autour des années 1820, à partir de la publication des romans de Walter Scott, l’évolution des populations réelles en France et en Angleterre est comparable à celle des peuples romanesques. La population française réelle est numériquement plus importante que la population anglaise, mais elle décroît régulièrement à partir de 1800, conformément à une tendance européenne. La population anglaise décroît aussi, mais moins vite, et surtout, elle connaît un accroissement rapide et important entre 1811 et 1820, probablement en raison de ses succès militaires dans les guerres napoléoniennes, tandis que la courbe française, au même moment, décroche. Il y a donc une conjonction temporelle étonnante, qui naturellement peut être un pur hasard, entre l’accroissement des populations fictionnelles et réelles anglaises. L’accroissement de la population fictionnelle française (en particulier à partir de l’introduction des traductions de Walter Scott) intervient très probablement en raison de l’imitation des romans anglais.

Mais le rapprochement entre populations réelles et fictionnelles met surtout en valeur les singularités du personnel des romans. Le recensement concernant les populations réelles peut être effectué en un seul jour (en Angleterre en 1841) ou en l’espace de plusieurs semaines (en France en 1851) ; il enregistre toujours l’état d’une population à un moment donné. Les personnes mortes ou absentes ne sont pas comptabilisées. Toute la population prise en compte, par définition, appartient à la même époque. Enfin, toutes les personnes ont un nom et il n’est pas d’information factuelle à leur égard qu’il soit impossible d’obtenir, même en considérant que certaines de ces personnes dissimulent des informations.

Les mondes fictionnels étant notoirement incomplets et se déployant sur la durée, les caractéristiques précédemment mentionnées ne s’appliquent pas aux personnages, pour des raisons assez évidentes. Bien des personnages sont sans nom et il est rare que l’on sache leur âge, leur statut matrimonial, leurs moyens d’existence, etc. En outre, beaucoup de romans de cette époque étant historiques, il serait absurde de leur appliquer une nomenclature des classes sociales et des métiers conçue au milieu du XIXe siècle. Il n’est pas non plus aisé de savoir quels personnages on retient : en ne prenant en considération que ceux qui participent à l’action, il en est que l’on ne voit jamais mais qui y contribuent par des lettres, des actions secrètes ou simplement effectuées à distance. Le recensement des personnages fictionnels soulève de redoutables problèmes méthodologiques, mais il permet aussi de mettre au jour des traits spécifiques moins banals de la population fictionnelle – de cette époque, mais peut-être aussi au-delà de cette époque.

Tout d’abord, les femmes sont peu représentées dans les fictions et leur taux ne dépasse pas, en moyenne, 27 %. Cela est vrai pour les romans de la première moitié du XIXe siècle, mais aussi des comédies françaises des XVIIe et XVIIIe siècles et des séries télévisées françaises examinées respectivement par I. Galleron et S. Chalvon-Demersay. Les personnages féminins sont moins nombreux, mais plus susceptibles d’immortalité. La mortalité des personnages fictionnels est faible et ne touche que 10 % d’entre eux ; mais seuls 23 % des personnages qui meurent sont des femmes25. La natalité est aussi faible que la mortalité. Dans les romans de Jane Austen et de George Sand, par exemple, le taux de natalité est de quatre fois et demie inférieur à celui des femmes de leur temps, alors que le nombre annuel des mariages est huit fois plus élevé chez Jane Austen (et seulement deux fois plus élevé chez George Sand) par rapport aux données historiques. Les personnages fictionnels ont beaucoup moins d’enfants que les personnes réelles. Il se pourrait que les modèles romanesques de familles réduites aient favorisé la transition démographique (la baisse de la natalité) qui a lieu en France et en Europe au cours du XIXe siècle, mais cette hypothèse ne peut être prouvée.

L’autre trait marquant des populations fictionnelles qui dépasse largement le corpus des romans de la première moitié du XIXe siècle est le niveau social bien plus élevé des personnages par rapport à la société de leur temps. Dans notre corpus, la proportion des personnes nobles est en moyenne de 30 % (27,5 % des personnages balzaciens), atteignant même 80 % dans certains romans, comme ceux de Walter Scott, alors que les personnes titrées ne représentent pas plus de 1 % des populations française et anglaise réelles. Même si le taux des personnages nobles est très faible dans les romans de Dickens (3,5 %), la proportion d’ouvriers et de paysans qui compose la population anglaise y est tout de même largement minorée.

Cependant, l’énorme proportion de personnages anonymes, constituée d’individus issus en grande partie de la domesticité, occupant des petits emplois (cochers, portiers, concierges), ou faisant partie de groupes (les soldats, les passants), représente bien le prolétariat du roman, peu caractérisé, invisibilisé. Pour 14 229 personnages nommés que contient le corpus examiné de 224 romans anglais et français, on compte 354 582 personnages anonymes26.

C’est grâce à une perspective démographique que ce massif considérable a pu être mis au jour.

Une exigence démocratique ?

Compter est un humble exercice, qui prétend à l’objectivité. Pourtant, envisager les personnages comme population n’est pas dépourvu d’implications politiques. La composition sociale du personnel d’un roman est révélée de même que ce qui passe généralement inaperçu : la faible représentation des femmes, des enfants, la forte présence des anonymes. De plus, la perspective démographique est égalitaire : les personnages peuvent être classés par ordre d’apparition dans le roman (c’est celui que j’ai choisi), par ordre alphabétique, par nombre décroissant d’occurrences. En effet, plutôt que de distinguer personnages secondaires et principaux, ce qui est impossible à formaliser, on peut se contenter de comptabiliser le nombre d’occurrences d’un nom propre dans un texte. Se dessinent alors des configurations inattendues. Dans les romans de Stendhal, par exemple, la répartition des occurrences, très pyramidale, montre le privilège flagrant accordé au héros masculin – Julien Sorel, Fabrice Del Dongo, Lucien Leuwen –, dont le nom est répété plus de mille fois. Loin derrière arrive un petit groupe de quatre ou cinq personnes (maîtresses, amis, opposants) dont le nombre d’occurrences du nom totalise de 400 à 500. Vient ensuite une longue liste de personnages dont les noms sont répétés moins de vingt fois. La répartition des occurrences est bien plus équitablement répartie dans les romans d’Eugène Sue, comme Les mystères de Paris ou Le Juif errant, où une dizaine de personnages se partage un nombre à peu près égal d’occurrences. Sous cet aspect, les romans d’Eugène Sue apparaissent plus démocratiques que ceux de Stendhal. 

Les auteurs des rares études qui ont abordé les personnages en tant que population ont envisagé celle-ci de façon politique, en s’intéressant en particulier aux laissés pour compte de la fiction27. Alex Woloch a montré que la lutte des personnages secondaires pour occuper l’espace textuel était thématisée dans plusieurs romans réalistes du XIXe siècle28. Tiphaine Samoyault appelle « banlieue du roman » l’espace des personnages secondaires qui n’est d’ailleurs pas toujours d’exclusion29.

Le nombre des personnages, dans la perspective de la réception, n’échappe pas à ce type de réflexion qui se prévaut d’une équivalence implicite entre sociétés réelles et sociétés fictionnelles. Dans la première moitié du XIXe siècle, l’accroissement très sensible du nombre des personnages en France et surtout en Angleterre correspond à l’élargissement du lectorat, grâce, notamment, à l’invention du feuilleton. Or, les best-sellers sont significativement plus peuplés que les autres œuvres. Le succès populaire semble conditionné par un personnel romanesque abondant. Les romans les plus peuplés de la période sont d’ailleurs souvent des best-sellers (Les mystères du peuple de Sue, Les misérables d’Hugo et Pickwick Papers…). Les romans à personnel réduit – des romans sentimentaux par lettres féminins du début du XIXe siècle au Nouveau Roman de la fin du XXe – sont souvent destinés à un public plus restreint. Il y a aussi une politique du nombre. Actuellement, le foisonnement des personnages est une caractéristique de la fantasy, qui est un genre populaire.

Envisager les personnages en tant que population est certainement une tendance de notre époque, favorisée par les genres populaires et par Internet, mais aussi par une sensibilité démocratique qui s’intéresse au partage de l’attention, à la place des femmes, aux anonymes (dans le sens, ici, le plus littéral). Cela repose sur l’illusion tenace, et peut-être inévitable, selon laquelle les personnages sont en quelque sorte des personnes. C’était déjà à ce titre, pour vilipender l’individu bourgeois bien réel, que Robbe-Grillet et une bonne partie du XXe siècle s’en prenaient au personnage.

La démographie des personnages apporte aussi un gain de savoir à propos de la littérature et son histoire, ainsi que de la fiction elle-même. Certains auteurs peuplent leur fiction d’une façon qui leur est propre – c’est notamment le cas de Sophie Cottin, de Germaine de Staël, de Stendhal, de Victor Hugo, d’Eugène Sue – et on peut bien parler, à leur égard, de « style démographique ». Mais celui-ci caractérise aussi des genres et des époques. Il est notamment conditionné par le fait que l’auteur est un homme ou une femme, français ou anglais, écrivant au début ou au milieu du siècle. Une histoire de la littérature à travers l’évolution des populations fictionnelles, leur taille, leur composition, leurs circulations, reste à faire.

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BIBLIOGRAPHIE

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Françoise Lavocat est professeure de littérature comparée à l'Université Sorbonne Nouvelle et docteure HC de l’Université de Chicago. Elle est membre de l'Institut Universitaire de France et de l'Academia Europaea  (présidente de la section littéraire). Elle a publié notamment : Usages et théories de la fiction (PUR, 2004), La théorie littéraire des mondes possibles (éd. CNRS, 2010),  Fait et Fiction, pour une frontière (Seuil, 2016, traduit en italien en 2021, en chinois en 2022) et Les personnages rêvent aussi (Herman, 2021). Elle dirige depuis 2018 la Société internationale de recherche sur la fiction et la fictionnalité (https://fiction.hypotheses.org). Elle travaille actuellement à une approche démographique des populations fictionnelles.

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