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Mondialité

Oana Panaïté

Published onSep 21, 2023
Mondialité
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mondialité

Oana Panaïté

Dire le monde en littérature, c’est concevoir (concipere, prendre entièrement, contenir) l’espace qui nous entoure et que nous tentons, malaisément, de contenir en nous. Point de complément circonstanciel pour expliquer la manière qu’emprunterait cette conception – verbale, imaginaire ou figurée –, car une véritable saisie du monde suppose d’emblée une telle (re)(con)figuration où l’abstrait et le concret, le sensible et l’intelligible s’interpénètrent tout autant qu’ils s’annulent.

Cette promiscuité de la littérature à l’égard du monde – et de la vérité qu’elle serait censée nous livrer à son endroit – est tout à la fois foncière et inadmissible. On prend sur soi le devoir de l’organiser, non seulement de le dire mais d’en dire quelque chose, quelque chose de définitif, peut-être même d’éternel ou, à défaut, de mémorable ? Et pourtant ce n’est pas un vouloir « dire » mais un vouloir « faire » (Claude Simon) que revendique même l’écrivain lorsqu’il est mis en demeure de défendre la place de son œuvre dans la fantasmatique longue durée du monde où il pose son cri1. C’est parce que celui-ci déchire la « chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde » (Aimé Césaire) qu’il ne connaîtra pas l’obsolescence des slogans circonstanciels et des vérités transitoires2.

Mais puisqu’il faut bien trouver « one way of getting on in the world » (James Joyce)3, on pourra distinguer entre un écrire sur le monde mû par un devoir didactique ou fidèle à une vision cartésienne, le considérant dans sa totalité préhensible comme un objet fini et distant, et un écrire avec le monde, en immersion dans son magma vivant et instable et en confusion avec ses innombrables voix. Certains essaient d’écrire le monde tout court, assumant les risques d’une transitivité directe, alors que d’autres l’approchent obliquement, « at an angle » (Naomi Schor)4. Ces attitudes à son endroit informent avec différents degrés d’intensité les manières de faire, littérairement, un globe, un univers ou une planète.

Envisager le monde dans sa globalité en tant que déploiement d’espace à arpenter, à saisir, à conquérir, c’est le percevoir comme une géographie maîtrisable, à notre portée, tour à tour invitation, défi, péril et interdit : « Entrer en monde, c’est aussi bien y demeurer qu’y dévirer, y dériver » (Édouard Glissant)5. On se retrouve ici au stade inchoatif de notre relation littéraire au monde, l’affirmation d’une volonté d’y être.

La littérature engendre des formes de sociabilité en tant qu’elles sont mobilisées pour reprendre et prolonger un savoir du monde, pour distinguer du groupe ceux et celles qui peuvent, savent ou veulent endosser ce rôle en rassemblant ainsi de nouvelles communautés autour de leur ouvrage. Dans la manière d’investir de son propre savoir-faire une tradition héritée, atavisme culturel et singularité artiste se disputent la primauté : selon le degré d’adhésion à une vérité préconçue qui façonne la matière contingente, il en naîtra des univers qui reposent sur la clôture ou l’inachèvement, sur la certitude d’une leçon à transmettre ou l’ouverture d’une interrogation qui n’appelle aucune réponse précise. Si partager un monde imaginaire, à la façon dont on rêverait ensemble un même rêve collectif, réunit des êtres qui n’ont rien d’autre en commun, ce geste peut relever de l’échange transactionnel, mais aussi de l’hospitalité sans échange : il relie dans l’attente d’un retour sur investissement, d’un commerce profitable des visions du monde, ou dans la générosité inutile qui ne rapporte rien d’autre que la possibilité d’un plaisir partagé. Toutefois, s’échanger collectivement des mondes littéraires supposerait aussi qu’un groupe – peuple, « race », nation ou continent – dispose d’une vision propre et unique, autrement dit authentique, qui la distinguerait de tout autre groupe.

Contre l’absolutisation des différences et leur ancrage dans la fantasmatique pureté des coutumes, la littérature agit à la manière d’un laboratoire qui ouvre la possibilité d’une pluralité d’hypothèses existentielles. Délestée de ses connotations négatives, l’universalité peut réémerger grâce aux expériences esthétiques comme un antidote indispensable contre les localismes contraignants et les mises en demeure identitaires. À la différence de certaines théories scientifiques ou sciences sociales, elle désoriente sans anéantir et questionne sans raturer – ce sont des espaces sans fondement ultime dans lesquels la volonté de refléter et de réfléchir, d’expliquer et d’éclaircir n’a pas a priori plus de valeur que celle de masquer, voiler, désorienter ou rendre opaque. On assiste ici au face-à-face entre les écritures de l’exil déchirant qui rejoignent dans leur mélancolie celles de l’enracinement identitaire, d’une part, et les écritures de l’errance qui partagent leur lucidité avec celles de l’enquête du lieu, d’autre part.

Pour l’écrivaine sans lieu propre, l’aliénation catalyse l’invention de soi et la perte du pays rend possible un autre type de rapport au monde. Le patronyme apprend à ce sujet qu’il y a « un lien charnel entre le nom et le corps » (Hélène Cixous)6, un transfert de matière entre les mots du texte et le monde qui l’entoure. Elle conçoit des mondes où les origines et la mémoire du pays natal ne sont guère effacées ou rejetées mais intégrées à d’autres préoccupations : l’errance de l’individu dans un espace labyrinthique, l’économie symbolique de l’échange intime et du sexe, les lieux communs imposés ou choisis, la violence coutumière, le vertige médiatique. En réponse et contre-réponse à la tentation mondialiste, elle mobilise la mondialité comme stratégie de décentrement.

Reposant sur un réseau de références qui ne sont tributaires d’aucun parti-pris idéologique ou généalogique, la mondialité comme matrice de l’écriture réactive une mémoire culturelle décloisonnée, ramassant les traces textuelles et visuelles, littéraires et documentaires, populaires et érudites… Cette promiscuité culturelle constitue le creuset d’une polyvocité dont l’intérêt ne réside pas seulement dans sa faculté de faire entendre le bruit confus et troublant du monde, mais surtout dans sa puissance prospective et projective qui esquisse des contrefactuels historiques, inquiète sur l’avenir et transforme l’illusion du choix subjectif en dilemme objectif, c’est-à-dire en orientant notre regard vers la syntaxe du monde régie non par le vouloir du sujet mais par l’indifférence de l’objet : « Two roads diverged in a yellow wood, / And sorry I could not travel both » (Robert Frost)7.

Faire du monde sa demeure, être chez soi partout au monde, c’est faire en sorte qu’il prenne sa forme autour de certains corps à travers l’alignement de la race et de l’espace ; certains corps y trouvent leur place par l’extension du domaine qui leur ressemble, en ajoutant du connu au connu, de la forme maîtrisée à la forme maîtrisée et créant un espace de désorientation pour ceux et celles qui n’y trouvent pas le reflet de leur image. Se mouvoir avec aisance dans un monde hostile à quiconque ne lui ressemble pas et observer la façon dont il perpétue, reproduit sa propre image et étend son empire sur de nouveaux objets ainsi refaçonnés.

Les corps sont modelés par les histoires coloniales qui rendent le monde « blanc » en tant que monde hérité ou donné d’entrée de jeu ; si son imaginaire est orienté vers l’Orient, c’est parce que celui-ci représente tout autant un objet du désir qu’une source de matière à faire du monde. L’Occident s’agrège autour de la direction du regard qu’il tend vers l’Orient (Sara Ahmed)8. Son imaginaire cartographique tire sa force et sa faiblesse de ce pouvoir de concentration sur l’objet désiré et source de sa fabrique du monde et par là même autour du fantasme de sa propre identité : « le regard pur » de celui qui jouit du privilège de « voir sans qu’on le voie », rendant toute chose étrangère à elle-même (Jean-Paul Sartre)9. Imaginer ce qui se trouve « à l’autre bout du monde » peut nous rapprocher de l’inconnu tout autant que nous éloigner du proche, qui se voit aliéner ainsi son droit de partager avec nous le même lieu, la même demeure, et projeter dans une distance d’autant plus infranchissable qu’elle n’est que fictive.

Cependant, des écritures reposant sur la sursaturation, le débordement et l’excès désorientent notre axiologie, exposent les limites de l’entendement et mettent à mal les systèmes interprétatifs dont nous disposons ; aussi ne nous défient-elles pas de comprendre l’incompréhensible mais de prendre la mesure de notre incompréhension. La morphologie privative des négations qui affirment nous demande d’éprouver, de faire l’épreuve, quoiqu’imaginaire, du concassage et de l’impermanence du monde : indéchiffrable, imprédictible, imprévisible, indéniable, inatteignable, intact, inconnaissable, indéfinissable, inacceptable, inexplicable, inexprimable, impensable (Patrick Chamoiseau)10. Ainsi obligés d’allier la vigilance à la confiance dans le déchiffrement des gestes que la littérature pose pour nous montrer notre entour, nous comprenons que l’on peut se frayer un chemin à travers le monde en toute sécurité pour autant que l’on garde son regard braqué sur l’instant de la mort, aussi bien matérielle que symbolique, matérielle parce que symbolique, moment où le limité de nos certitudes rencontre l’illimité du réel : « This World Is Not Conclusion » (Emily Dickinson)11.

Voir le monde comme un univers, c’est le subsumer par la pensée afin d’en dériver une connaissance qui nous facilite sa possession ou – et pour certains, c’est la même chose – notre survie ; transformer un entassement obscur de choses en une série cohérente d’objets. C’est, en appuyant « notre mémoire à une immense Mémoire du monde » (Maurice Merleau-Ponty)12, construire et transmettre le savoir d’un espace-temps que l’on a déjà arpenté, ne fût-ce que par l’imagination, pour le faire sien, le pénétrer, le conquérir et l’habiter, mais aussi pour s’en laisser posséder, envelopper, peut-être même emprisonner. Aussi la fiction devient-elle le théâtre d’une abstraction, la fable d’une hypothèse philosophique qui essaie de tracer la frontière entre « le monde d’en haut » et « la vie d’en bas » (Thomas Mann)13.

On réactive le lexique épuisé de la filiation, de la généalogie, ou de l’appartenance, autrement dit de la quête obscure de sa place au monde faisant frémir la langue des ancêtres, de la terre et du sang de résonances nouvelles où le génie du lieu rencontre l’inquiétude de l’étranger : des écritures qui consignent la fin d’un monde régi par des lois et des rituels immémoriaux, des sagas familiales ou des chroniques funéraires qui racontent le dépérissement graduel et inévitable d’un monde et d’un mode de vie en essayant d’en fixer les gestes et les paroles pour la postérité.

Ou bien l’on distille cette langue atavique dans une atonale série de vocables ainsi devenus électrons libres pour bâtir – à travers des monologues-portraits ou monologues-récits qui cherchent à saisir les processus préréflexifs et préverbaux, ou encore des écritures hermétiques ou illisibles qui mettent face à face le monde objectal avec des sujets en rétroaction – des mondes sans racines : « une Amafriqueasie » (Bessora)14.

Pour se soustraire à un monde aliénant et échapper à sa logique antagoniste, le sujet clandestin, bâtard ou subalterne plonge dans la corporalité de la langue maniée telle une matière plastique sur laquelle on laisse son empreinte, effectuant un transfert de matière entre les mots du texte et le monde qui l’entoure ; aussi ce lien sensuel à la matière verbale lui permet-il de dépasser la neutralité d’une écriture optique, miroir distant du monde, pour s’engager dans une écriture scopique, curieuse, inquiète, périlleuse. Ou transcender les dichotomies en s’autorisant une écriture qui va et vient entre surface et profondeur, entre ici et là-bas, tel un regard errant sur « l’immensité d’une naissance au monde » (Assia Djebar)15.

La littérature devient alors un ensemble d’opérations qui métamorphosent la (toujours parenthétique) langue maternelle ou « langue dite commune » (Jacques Derrida) en un espace dépaysé et dépaysant16. Elle démantèle ses hiérarchies et efface la ligne de frontière entre les formes savantes et les genres bâtards, entre genres populaires, mineurs ou paralittérature d’une part et grande littérature, érudite ou artiste, de l’autre, pour sortir du piétinement routinier et échapper à l’emprise d’une tradition ankylosée. Cependant, tordre la langue ou lui faire tort signifie parfois une revendication d’héritage, certes polémique ou subversive, le rejet des figures d’autorité et son refus des institutions qu’elles président ne constituant que l’étape intermédiaire, de récupération et d’appropriation, d’une réinvention du monde.

Ou peut-être toute venue à l’écriture est-elle nécessairement déterritorialisante : elle arrache le sujet à la langue maternelle pour le propulser, ou l’exiler, dans le langage littéraire, un lieu commun dépourvu de frontières et peuplé par des étrangers comme soi. Ce langage qui (n’)est langue de personne collectionne les voix du monde : les dialectes sociaux et les poncifs bien-pensants, le bruissement publicitaire et le jargon idéologico-culturel, le langage de la naïveté amoureuse et celui de la domesticité régnante, les ready-made de l’échange poli et le franc-parler vulgaire, se les appropriant de façons obliques, critiques, qui marquent à chaque fois l’écart entre transcription documentaire et singularisation littéraire. Submergé en apparence par l’extériorité absolue de la parole stéréotypée, cacophonique, bruyante, du monde, il incorpore les scories de la prose du monde et cannibalise toute forme de discours, tout autant hommage que pillage : « In the beginning was the word, in the end the world without end » (James Joyce)17.

Faire du monde une planète, étymologiquement un lieu d’errance, c’est lâcher prise, relâcher le rets dans lequel on pense avoir harponné l’imparable menace du monde et choisir d’en soigner les blessures, acceptant par là même sa vulnérabilité et la nôtre. À force de faire et de défaire le monde, on se heurte aux limites de son propre empire tel un « Seigneur […] assis sur le cercle du monde » (Aimé Césaire)18, confronté à la finitude sensible de sa sphère d’influence. Ayant mis le sujet devant le péril de ses illusions – qu’elle a d’ailleurs contribué à nourrir, non pas malgré mais grâce à son caractère fluctuant et incomplet –, la littérature peut alors accomplir des gestes de consolation et de remédiation, lui apprenant à suivre le rythme du monde naturel et social, à incorporer ses structures logiques et ontologiques, à tisser des relations de familiarité ou de complicité – à le fréquenter sans antagonisme, à lui appartenir, à en être. La littérature guide et accompagne dans le « voyage au fond de soi » (Victor Segalen)19, modélisant une connaissance de soi qui se distingue de toute autre forme de discours, et ce, non à cause d’un quelconque exceptionnalisme métaphysique ou d’une autonomie formelle, mais de l’assemblage constitué par la ductilité de ses configurations esthétiques et son extrême souplesse appropriative.

Saillants, les mondes littéraires sont ancrés dans la réalité mais dépassent ses limites ontiques pour ouvrir de nouvelles possibilités ontologiques et existentielles. Nouveauté qui ne réside pas dans la matière elle-même, mais dans la concaténation de ses parties composantes et le tremblement que cette différence peut provoquer dans le regard que nous portons sur le monde dont nous avons détourné nos yeux pour nous plonger dans celui du livre. Ses formes peuvent dévoiler les recoins inconnus du monde, éveillant notre attention et aiguisant notre perception, tout comme ils peuvent voiler, dissimuler, nous rendre complices de leur silence délibéré ou involontaire.

Si la poésie est une « modulation de l’existence » (Maurice Merleau-Ponty), lorsqu’à travers le texte elle vise à l’éternité, elle le fait au prix d’un détachement « de notre gesticulation vitale », que le philosophe rapproche de la forme imparfaite, transitoire, mais pleinement ancrée dans le monde, du cri20.

Archiver littérairement le monde, le mettre en demeure par des gestes dramatiques, en faire sa poétique demeure, c’est jouer de l’illusion de la propriété (du propre) et de la possession par la pensée. Cependant, ce n’est jamais le rendre sien, car il s’échappe constamment à travers la lézarde de l’imprécision de cela même qui le constitue, de la non-identité entre verbe, idée et objet, dissymétrie que la littérature taraude, magnifie, exaspère.

On n’en voudra pour preuves que deux titres sortis en 1958, à plusieurs égards fondateurs : La lézarde d’Édouard Glissant et Le monde s’effondre de Chinua Achebe. Ces romans – qui racontent, à l’époque même où s’effondrent les empires, l’un le récit d’un assassinat politique nécessaire pour trancher avec les séquelles de la traite négrière dont les ombres planent encore sur notre monde, l’autre l’histoire d’une soumission coloniale interrompue par l’autoanéantissement du sujet – participent de la naissance des littératures véritablement contemporaines qui rassemblent les divergences mémorielles et les conflits historiques du monde. Ils offrent deux matrices narratives pour donner sens à un passé de dépossession, de sujétion et d’aliénation, pour rapporter les gestes de résistance individuels et collectifs ou simplement les techniques de survie en fissurant la chape de plomb de l’Histoire officielle et en faisant fuser les innombrables histoires qu’elle avait étouffées. Le contexte colonial, et à plus forte raison la situation des lieux dont l’histoire moderne est forgée dans le creuset, doublement tragique, du génocide et du déracinement, met l’écrivain devant un néant-monde, une mémoire historique raturée tout autant par l’absence de toute trace écrite que par les lacunes de la chronique officielle, l’engageant à fouiller les « traces parfois latentes qu’il a repérées dans le réel » (Édouard Glissant)21. Le livre sur rien prend ici un sens nouveau qui prolonge et aggrave sa signification flaubertienne : le défi n’est plus celui de mettre en sursis et en épure la contingence du monde, de la transfigurer dans la matérialité abstraite du texte, mais de lever le sursis historique sur un monde qui n’est plus que trace sans traces et mémoire sans mémoires.

L’idéal de l’art comme dévoilement guiderait-il, ne serait-ce que de manière souterraine, la visée de tout projet créateur, la portée de la littérature a partie liée avec la suspension volontaire du jugement, la fascination, la stupeur – une obscurité consentie qui relie autour d’un même mystère des êtres humains qui récitent, racontent, lisent, écoutent et ce faisant refondent et reforment, à chaque fois, le monde. Se penser citoyen « du monde », comme le Socrate de Michel de Montaigne22, exige d’envisager et de ressentir la dynamique vertigineuse et subtile de ses multivers : jouer avec ses possibilités infinies sans en faire, inconsciemment, son jouet. C’est par là même refuser d’obéir aux diktats idéologiques, ne pas être la dupe des fables diluées sur une inévitable marche progressiste ou décliniste, et ne s’égarer ni dans les utopies d’une fraternité sans égalité ni dans les dystopies de la guerre de tous contre tous. C’est mesurer les dangers du nivellement culturel et la perte de toute valeur politique d’une littérature mondialisée soumise au conditionnement du marché et au narcissisme complaisant de ses « producteurs » en cultivant ses dimensions spéculatives, ironiques, dialogiques et paradoxales. Une cartographie mouvante des discontinuités, des silences, des lacunes et des traces illisibles s’oppose à la fiction d’une parfaite et parfaitement intelligible transparence du monde, privilégiant la sédimentation hétérogène de ses états et de ses étants. Des lieux secrets, des sociétés oubliées, des vies minuscules croisent, côtoient et se confrontent aux histoires des grands de ce monde, à la surface brillante des choses, au vertige fascinant et contagieux de l’ultracontemporain.

La concrétude de la littérature vient tempérer l’effet déréalisant de ses abstractions, de ses hermétismes ou de son autotélie en posant d’entrée de jeu et comme première règle du jeu non pas l’adhésion à une idée mais à un univers verbal – phonétique et graphique, sonore et textuel. Cette mise en contact avec une matière à la fois empruntée et soustraite au monde réactive un plaisir sensoriel enfantin (oral, auditif, tactile…) : manier les sons et les lettres, faire naître des sonorités différentes à chaque nouvelle prononciation, éprouver leur réalisation organique s’immergeant dans le gueuloir de Gustave Flaubert ou s’étonnant devant des titres en apparence aussi irrémédiablement absurdes qu’ils sont irrésistiblement itératifs comme L’avalée des avalés (Réjean Ducharme)23. L’expérience instille une disponibilité à la beauté, qu’elle soit conçue, selon les époques et les régimes esthétiques, comme ornement, transfiguration ou défamiliarisation, au-delà de la découverte et en deçà du dévoilement. Elle nous permet d’éprouver tout autant que de conscientiser les liens physiques qui nous unissent aux œuvres ainsi incorporées, les faisant re-naître en nous de manière aussi bien intime, sensuelle que ludique, à mi-chemin entre l’identification immersive et la distanciation cognitive. On pourrait appeler cela un émerveillement éveillé.

Le globe pose un dit, l’univers cultive une diction, la planète anime un dire. L’exploration du monde suppose une affirmation de soi et sous-tend une recherche de vérité, quelque complexe que soit le parcours imaginé ; reposant sur un didactisme qui transmet d’anciennes sagesses ou invite à contempler des leçons nouvelles, elle distille le chaos du monde en dicton. La saisie verbale requiert une articulation, raisonnée car reconnaissable selon les règles d’une langue héritée ou déraisonnée, se donnant ses propres lois tout à la fois idiosyncratiques et partageables ; à travers des écritures qui divisent ou qui rassemblent, elle donne voix et sens au vécu des rythmes quotidiens et à la solennité des cycles rituels, à la dualité du moi et du non-moi, aux lignes de partage et aux traits d’union. Le soin porté à notre entour proche ou lointain, visible ou invisible, humain ou non humain, s’exprime dans l’entrelacs du deuil pour ce qui n’est plus avec nous, du tremblement devant la fragilité de ce qui se trouve autour de nous, de l’interrogation permanente de ce que nous cultivons en nous et de la création de ce qui persistera après nous. Concevant le monde comme une fertile achronie, ni négation ni absence mais épaisseur et plénitude du temps dans un espace partagé, cette littérature interroge l’existence même de la littérature, ses formes d’émergence, ses principes fondateurs, ses avatars – son ontologie –, et s’attache à cerner, à disséquer et à reformuler ses règles, ses mécanismes, sa fonction au monde – son économie.

Se posant comme une réflexion sensible qui trouble notre ordre imaginaire, ébranle nos certitudes intellectuelles ou guérit nos blessures psychologiques, la littérature introduit dans notre vécu quotidien un décentrement toujours subreptice et souvent imperceptible mais d’autant plus apte à modifier notre façon d’être au monde et, par là, le monde lui-même. L’agir de la littérature se manifeste dans la gestuelle de l’œuvre, orale ou écrite, dans sa manière d’introduire un style et de nous induire à adhérer à une vision du monde.

La fracture temporelle du globe invite à surmonter les divergences et les conflits qui opposent des états sans commune mesure du monde et des intervalles historiques disjoints : un dépassement sans résolution, une fuite en avant orientée par des valeurs pérennes ou perçues comme telles. La contemporanéité de l’univers accompagne une traversée qui incorpore obscurités et idiomes dans une totalité intelligible et homothétique : une harmonie rêvée même dans les pires cauchemars du monde. L’hétérotemporalité de la planète nous met devant la diversité irréconciliable et inépuisable des mémoires, des expériences, des attitudes et des latences qui nous entourent et dont nous participons par le simple fait de partager un même espace de vie.

« Le monde, immédiatement inconnu ! » (Édouard Glissant)24 En apparence à portée de main, le monde ne relève pas de l’évidence, car l’éclairer de notre regard ou de nos prétendues lumières est loin de l’éclaircir pour nous le livrer prêt à usage. Plutôt que de nous faire voir dans cette condition privative un vide à remplir ou une carence à compenser, la littérature nous libère de l’illusion d’une familiarité trop vite acquise par l’habitude et la proximité. Elle nous déniaise de la présomption de toute supériorité que nous imaginions avoir sur son immanence et de toute maîtrise que nous pourrions réclamer sur son apparente passivité, en même temps qu’elle nous réconcilie avec ses menaces toujours prêtes à nous écraser et ses entéléchies qui dépassent notre entendement. Pour toute consolation, elle nous offre sa mondialité avec ses utopies, ses dystopies, ses hétérotopies, ses non-lieux, ses bons lieux et ses lieux communs.

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Chapitre suivant : Opérateur axiologique, Gisèle Sapiro


BIBLIOGRAPHIE

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Oana Panaïté est Ruth N. Halls Professor of French and Francophone Studies et directrice du Centre d’excellence de l’ambassade de France à l’Université Indiana – Bloomington (États-Unis). Auteure des ouvrages Des littératures-mondes en français (2012), The Colonial Fortune in Contemporary Fiction in French (2017) et Necrofiction and the Politics of Literary Memory (2022), elle prépare actuellement un essai portant sur le dialogue critique entre Édouard Glissant et Jacques Derrida.

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