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Vie

Tiphaine Samoyault

Published onSep 21, 2023
Vie
·

vie

Le concept de vie en théorie littéraire

Tiphaine Samoyault

La vie, voyez-vous, ça n’est jamais
si bon ni si mauvais qu’on croit.

~ Guy de Maupassant, Une vie

Tantôt on oppose à la littérature « la vraie vie », tantôt on soutient que la vraie vie, « la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature1 ». Rien de moins théorique a priori que la « vie ». Le terme a longtemps pu paraître archaïque, renvoyant plus aux hagiographies médiévales qu’à des entreprises fictionnelles, voire biographiques. Il a surtout été le repoussoir de la théorie littéraire telle qu’elle s’est instituée – du Contre Sainte-Beuve à la sacro-sainte « Mort de l’Auteur » – contre le programme de l’histoire littéraire reliant l’œuvre à la vie des écrivains, soumettant l’interprétation à des données biographiques ; tout comme inversement il a pu être le contraire même de l’histoire, ainsi que le rappelle Arnaldo Momigliano dans Les origines de la biographie en Grèce ancienne, avant de devenir ensuite pleinement une catégorie de l’histoire2. Le terme a ainsi pu acquérir une fonction et des usages dans la théorie littéraire sans qu’il y ait retour pour autant à la critique biographique. Mais un tournant sémantique s’est opéré, où l’on est passé du terme de vie pensée comme vie de quelqu’un au concept de vie sans complément de nom. Sous l’influence de la philosophie et de l’éthique, dans le sillage de la distinction proposée par Giorgio Agamben entre zoë et bios, de la réflexion sur la « vie bonne » développée par Judith Butler et d’autres théoriciennes du care3, la littérature est devenue un espace privilégié pour penser la vie, à la fois parce qu’elle se présente comme une réserve pour la sagesse pratique et parce qu’elle cherche à lui donner un sens ; en retour, la théorie littéraire peut en faire, outre un concept poétique (la vie comme genre littéraire), le concept de la puissance et de la mémoire des œuvres (vie, survie, organicité des œuvres dans le temps), et un concept visant à déterminer la portée éthique et la relation de la littérature aux espaces et à l’exercice du vivant.

Le développement qui suit envisage successivement ces usages, en gardant pour horizon la question de l’inclusion, légitime ou non, du concept de vie dans la théorie littéraire.

1. De la Vita à la Life : un usage poétique de la vie

La vie est un genre, même si elle est parfois un mauvais genre. Elle a fait l’objet de descriptions et s’est déclinée dans des formes variées qui ont toutes pour point commun de déployer une existence, au sens de la succession comme au sens de l’explication, l’une ayant parfois l’ascendant sur l’autre. Michel de Certeau a ainsi souligné l’organisation textuelle de la vie de saint en montrant comment l’interprétation prenait le pas sur les données factuelles de l’existence concrète. Il a caractérisé, plutôt, la vie de saint comme une organisation textuelle, qui se réfère moins à « ce qui s’est passé », ressort de l’histoire, qu’à « ce qui est exemplaire ». Il y a de plus un clivage entre deux séries, celle des biographies savantes et celle des vies qui sort progressivement de la question du vrai. « L’extraordinaire et le possible s’appuient l’un l’autre pour construire la fiction ici mise au service de l’exemplaire4. » Liée à la vacance, au loisir, à la distraction par rapport à l’étude des écritures, des textes canoniques et pédagogiques, l’hagiographie se situe ainsi au plus près de la fiction ou de ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature, en se distinguant de la légende, en entretenant un certain rapport au vrai et à l’authentique.

L’hétérogénéité des pratiques textuelles est assez bien rassemblée par la dimension métonymique du terme de « vie », qui renvoie en même temps au texte et à l’existence. Qu’est-ce qui est premier, la vie ou la vie comme texte ? Malgré l’écart qu’il y a entre les biographies à caractère historique et les vies à finalités pédagogiques ou morales, dans leurs versions profanes comme dans leurs versions sacrées, écart portant principalement sur le rapport entretenu avec la vérité, la spécialisation lexicale ne se fait pas rapidement, comme le souligne Daniel Madelénat dans sa belle synthèse sur la biographie. Le mot biographie apparaît à la fin du xviie siècle, par emprunt au grec tardif biographia, pour dénoter « un acte et une œuvre avec une rigueur “scientifique”, par opposition implicite aux anciennes formes […] de l’éloquence sacrée ou vulgaire5 ». Mais Madelénat souligne aussi que le succès du terme est entravé par ses connotations abstraites, ce qui favorise le maintien dans l’usage du terme de vie. S’il n’y a pas de paradigme unique pour penser l’existence, la souplesse de la catégorie permet de l’accorder à des épistémès distinctes ; le même phénomène finit par toucher le terme de « biographie » lui-même, qui peut aussi bien renvoyer à des documents historiographiques qu’à des fictions exemplaires.

Si la vie est un genre, elle n’est pas un seul genre. Elle admet aussi bien le référentiel que le non-référentiel. La biographie fictive est au moins aussi nécessaire à la poétique du genre que le récit de la vie des hommes illustres. L’autobiographie est, elle aussi, une forme de la vie. Il ne sert donc à rien de chercher à cartographier le territoire de manière stricte. Le roman lui-même adopte très souvent comme fil narratif le parcours d’un personnage au cours de sa vie ou d’une partie de sa vie. Le schéma qui conduit à la mort du héros en est l’un des paradigmes dominants. Cela tient aussi à la proximité du romancier avec la vie, ce qui fait dire à Georg Lukács, dans Théorie du roman, que si l’épopée façonnait « une totalité de vie achevée par elle-même, le roman cherche à découvrir et à édifier la totalité secrète de la vie6 ». Virginia Woolf en donne la formule intime dans un essai de 1926 intitulé : L’écrivain et la vie. Le romancier, écrit-elle, est « terriblement exposé à la vie » :

Il peut observer la vie de sa chaise et engendrer son livre à partir de l’écume et de l’effervescence même de ses émotions ; ou bien il peut reposer son verre, se retirer dans sa chambre et soumettre son trophée à ces processus mystérieux grâce auxquels la vie devient, comme le manteau chinois, capable de tenir par elle-même – une sorte de miracle impersonnel. Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, il rencontre un problème qui n’affecte pas autant ceux qui pratiquent les autres arts. À grands cris stridents, la vie clame sans cesse qu’elle constitue l’authentique aboutissement de la fiction et que, plus l’écrivain la fréquente et se nourrit d’elle, plus son livre sera réussi. Elle se garde pourtant bien d’ajouter qu’elle est extrêmement impure ; et que le côté dont elle fait le plus parade ne présente, bien souvent, aucun intérêt pour le romancier7

La vie, en vertu de sa dimension métonymique, est encore une fois le contexte et le texte. But recherché par le travail de l’écriture, la vie « capable de tenir par elle-même » est tout autant ce dont on s’imprègne et ce qui parasite. L’absence d’autonomie de l’art littéraire, et en particulier de la fiction, à l’égard de l’existence est à la fois sa grandeur et son écueil. Cela explique la difficulté à élaborer une théorie de ce qui se prend toujours dans les fils qu’il cherche à attraper. Comment abstraire en effet, quand le plan et l’arrière-plan se confondent avec l’objet ?

Cette limite à la pensée théorique de la « vie » est ce qui fait dire à Ann Jefferson que la pensée de la littérature peut aller jusqu’à la préférer à toute théorie : « Lorsque la littérature est renvoyée à la temporalité ouverte de la biographie, elle est dégagée d’une définition théorique fixe et prend des directions aussi originales que celle que peut choisir un sujet vivant dans le cours de sa vie8 », écrit-elle, en allant jusqu’à faire l’hypothèse que l’analyse de l’idée de littérature puisse être « mieux servie par le modèle biographique que par la théorie littéraire9 ». Alexandre Gefen, qui a rendu compte de cet ouvrage dans Acta fabula et qui a lui-même consacré des travaux importants à la biographie, la biographie fictive et à ce qu’il appelle la « biofiction10 », tout en reconnaissant la malléabilité de la catégorie, se demande cependant si le modèle d’explication biographique est lui-même vraiment exempt de toute téléologie, « surtout dans le contexte idéologique du xixe siècle où il trouve son origine – ou si, dans ce dégagement apparent, nous ne faisons qu’échanger une série de théories pour quelques autres11 ». C’est souligner qu’une définition de la littérature, même si elle accepte de se fonder sur des données extratextuelles comme la vie qui le reste toujours dans une certaine mesure, ne s’affranchit pas de toute théorie, même implicite. C’est reconnaître aussi, à bon droit, que de nouvelles valeurs, philosophiques ou éthiques, accordées à la vie donnent à ce terme un contenu théorique. La bio-graphie n’est plus simplement le genre du récit de vie, autographe ou allographe, c’est aussi l’écriture de la vie en général et la pensée de tout ce que l’écriture dit de la vie, fait à la vie.

La très grande vitalité des « vies » dans la littérature contemporaine, en particulier française, montre que ce modèle peut aussi constituer une forme-sens de notre époque, configurer le littéraire en ce que d’une part, il fait trembler les genres et que d’autre part, il noue un lien étroit entre littérature et histoire, fiction et témoignage. Ainsi les Vies minuscules de Pierre Michon, ou sa Vie de Joseph Roulin doivent plus au témoignage des oubliés, des marginaux ou des exclus qu’aux Vies imaginaires de Marcel Schwob qui, elles, s’inscrivaient explicitement dans la fiction. Ravel de Jean Echenoz ou Courir, consacré à l’athlète Émile Zatopek, s’inscrivent aussi dans les blancs de l’historiographie tout en engageant la langue dans le réel de l’histoire. Les anecdotes présentes dans les volumes du Dernier royaume de Pascal Quignard sont prélevées dans des biographies anciennes. Elles transmettent du jadis des détails dont la puissance poétique agit maintenant. La littérature joue donc un rôle décisif pour définir la « relation biographique » telle que la nomme Martine Boyer-Weinmann dans un livre qui traite à la fois de la relation du biographe à son sujet et de celle du biographe à son livre12. L’attention aux existences concrètes qui ont fait la matière du passé, au quotidien qui en a constitué la trame, touche jusqu’à la perception du critique ou du théoricien. Vie du lettré de William Marx explore ainsi les heures qui organisent à la fois l’ordinaire et la destinée de l’homme du livre13. De la naissance (premier chapitre) à la mort (dernier chapitre), cette vie, sans récuser la contingence ou l’accident, différents pour chacun, obéit à un programme qui touche à la fois le temps – considérablement étendu – et l’espace – relativement restreint. Autant en effet le territoire du lettré est défini par sa bibliothèque, son bureau, son jardin, autant son temps excède les limites de son propre temps, puisque aussi bien il sait que ce temps n’est qu’un parmi d’autres et qu’il choisit de rester dans les marges de son époque, d’appartenir autant, et davantage, à des temps antérieurs. Ainsi, ce que toutes ces entreprises attachées à la vie nous enseignent de notre époque, c’est un souci du témoignage doublé d’une relation particulière au passé. Un présent versatile, insuffisamment engageant, semble imposer de raviver une puissance du passé, mais d’un passé qui manque, qui a été oublié ou qui n’a jamais été ouvert ; pas le passé qui conduit au présent dans le récit causal et continu qu’en donnerait le discours officiel de l’histoire, mais un passé retranché, qui pourrait rendre possible un autre récit et un autre présent.

2. La vie comme valeur

C’est après que la destruction de la vie eut été programmée que le concept de « vie » s’est trouvé considérablement valorisé par la philosophie. Par le témoignage de la violence la plus extrême, il s’agit de rendre compte, moins des chiffres et des faits, que de la façon dont on vivait malgré tout, dont la vie se maintenait malgré et contre la machine de mort14. Les textes d’Homo sacer sur la « vie nue », révélée de façon exemplaire par le statut du déporté, permettent de mettre en évidence la distinction entre deux types de vie, dont rend compte la distinction en grec entre zoë, la vie biologique, et bios, la vie politique. Privé de tout droit par l’État lui-même, l’homo sacer est maintenu dans sa vie biologique tandis que sa vie politique n’existe plus15. La possibilité d’isoler ainsi en chaque sujet la vie nue n’est donc pas à comprendre comme le contraire de l’institution, mais comme le principe qui lui est immanent. Tout en poursuivant la réflexion de Michel Foucault sur la biopolitique, développée dans le premier tome de l’Histoire de la sexualité, Agamben sort la réflexion sur la vie du « tout politique », faisant même de la politique un reste et non un tout. Ce tournant épistémique entraîne dans son sillage, avec la valorisation de la vie comme concept, la pensée écologique et l’interrogation sur le « dispositif anthropogénique » (Agamben) par comparaison avec les autres dispositifs biologiques, et en considération de ceux-ci. L’intérêt récent de la critique littéraire pour l’animalité, les animaux et les autres formes de vie s’inscrit pleinement dans cette lignée.

Si la philosophie d’Agamben n’est pas directement adoptée par la théorie littéraire – sauf parfois pour la pensée du témoignage, et encore est-ce souvent dans une démarche oppositionnelle16 –, c’est dans la prise en compte de cette dimension philosophique de la vie que le terme fait son entrée dans les perspectives théoriques récentes que sont le pragmatisme et « Droit et Littérature ». Martha Nussbaum, Vincent Descombes, Jacques Bouveresse, Dominique Rabaté, Frédérique Leichter-Flack disent tous, chacun à leur manière cependant, l’importance de la littérature pour penser la vie et inversement l’importance de la promotion du mot vie pour la compréhension du littéraire.

La littérature, dit Martha Nussbaum, est une extension de la vie non seulement horizontalement, mettant le lecteur en contact avec des événements ou des lieux ou des personnes ou des problèmes qu’il n’a pas rencontrés en dehors de cela, mais également, pour ainsi dire, verticalement, donnant au lecteur une expérience qui est plus profonde, plus aiguë et plus précise qu’une bonne partie des choses qui se passent dans la vie17

Cette pensée de la littérature comme « la vraie vie », portée par les écrivains (Marcel Proust, Bernard Pingaud…) avant d’être reprise par les théoriciens, fait des œuvres, de manière presque tautologique, le moyen le plus approprié pour connaître la vie, précisément parce qu’elles sont la vie même18. Dès lors cette connaissance n’est pas totalisante, philosophique ni scientifique, mais pratique et morale ; c’est celle que l’on tire de l’expérience vécue. Comme l’écrit Jacques Bouveresse, « la conception selon laquelle la littérature est en mesure de nous communiquer une forme de connaissance spécifique et même absolument unique en son genre, qui a sur la science l’avantage d’être à la fois essentielle et immédiate, fait partie de celles qu’un écrivain comme Musil a combattues avec une énergie particulière et, me semble-t-il, avec les meilleures raisons qui soient19 ». Et pourtant, poursuit Bouveresse, il est difficile de renoncer au terme de « connaissance » si le savoir apporté par l’écriture et la lecture « nous permet d’accéder à quelque chose comme la vérité la plus importante de toutes, à savoir celle de la vie elle-même20 ». Si la philosophie pouvait rêver de saisir la valeur de la vie en général, de la vie quelconque, la littérature propose un autre type de compréhension par l’identification de la vie digne, de la vie réellement vécue, à la littérature. Ce qui signifie, comme le souligne par ailleurs aussi Jacques Rancière, que la vie est esthétique, que sa pensée passe, c’est la leçon proustienne, par l’esthétique. Mais si l’essence de la vie, sa valeur ne peuvent être pressenties que par l’œuvre d’art, qu’en est-il de toutes les vies insignifiantes, non prises en charge par la littérature ? Jacques Rancière, dans Politique de la littérature, répond en quelque sorte à cette question en parlant de l’avènement de la « littérarité démocratique », qui rendrait indistincts l’art et la vie non artistique, qui serait caractérisée par « l’absence de toute frontière entre le langage de l’art et celui de la vie quelconque21 ». Cette position, quel que soit l’accord que l’on puisse trouver sur ses détails, a le grand mérite de ne plus opposer de façon absolument binaire les théories autonomistes du littéraire et les théories contextualistes. On peut affirmer nettement la singularité de la littérature tout en disant qu’elle a pour objet les existences concrètes et que ce sont elles qu’elle éclaire. La promotion horizontale des choses triviales, muettes, est bien ce par quoi la littérature prend de l’importance pour penser les choses différemment des paradigmes fondés sur la grandeur ou sur l’exception.

Choisir dès lors de faire du mot vie un terme de théorie littéraire revient à accepter ce rôle historique et épistémologique de la littérature, ce qui ne va pas forcément de soi. Cela implique de penser que le roman contribue à la philosophie pratique et que cette contribution ne se limite pas à faire des situations fictionnelles ou des configurations littéraires de simples échantillons, des illustrations ou des exemples. Depuis la question posée en 1975 par Hilary Putnam, « Comment vivre22 ? » – par laquelle il s’agissait moins de proposer une prescription qu’une réflexion sur la façon dont on peut arriver à vivre –, c’est la littérature elle-même, plus que les situations, qu’elle met en scène, qui doit être considérée comme porteuse d’une pensée. Si l’instrumentalisation du littéraire reste un risque encouru par ces approches éthiques de la littérature, notamment chez Vincent Descombes ou chez Martha Nussbaum, certaines pensées critiques parviennent à y échapper en prenant la dimension de tout le système du texte et non d’un seul de ses aspects (psychologique ou moral) : personnage, situation, langues, langages. C’est le cas par exemple de Marielle Macé qui choisit, avec Façons de lire, manières d’être, de se placer du côté de l’expérience de la lecture dans sa globalité. Pratique d’individuation, la lecture offre tout un spectre de conduites que Foucault appellerait « éthopoiétiques », par quoi un être intervient sur ses propres modes d’être. L’hypothèse qui guide le propos est que la lecture est moins une activité en concurrence avec la vie qu’une pratique qui lui est intimement et extérieurement liée, que lire offre à la fois des promesses d’existence et des manières d’être contribuant à inscrire la signature de l’être dans le monde. Dans une lettre à Hervé Guibert, Roland Barthes expose pour lui-même l’homologie qu’il voit entre lire et vivre : « [J]e vis, écrit-il, selon la littérature, j’essaie de vivre selon les nuances que m’apprend la littérature23. » Il s’agit de vivre non seulement en conformité avec les modèles littéraires, mais en se plaçant sous la dictée des phrases. Si le bovarysme est un conformisme, c’est parce qu’il est une façon de s’identifier à des modèles en s’y aliénant. Il est possible de se concevoir autre que l’on est, de se mettre en empathie avec des visions du monde ou des destinées sentimentales, d’imiter même tout en s’individuant. Comme Roland Barthes permet de le penser, la vie selon la phrase peut fournir un modèle stylistique, une figure « pour ainsi dire chorégraphique, du mécanisme même de la subjectivation, avec ses pressions et ses paradoxes24 ».

Dans Le roman et le sens de la vie, Dominique Rabaté ne cherche pas non plus à faire de la littérature le réservoir de cas offrant solutions ou simulations nécessaires à la sagesse pratique ; mais en partant du fameux texte de Walter Benjamin sur le narrateur, il tente de vérifier l’intuition selon laquelle le roman est le lieu « d’une recherche passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires25 ». L’opacité de l’expérience vécue, la difficulté que l’on a à dominer la matière d’une existence fait selon lui que l’exemplarité change de nature avec le roman moderne. Ce dernier ne renonce pas à saisir la globalité d’une existence, mais en fait le terrain d’un questionnement éthique contribuant à l’enquête conceptuelle sur le terme de vie.

3. Organicité des œuvres

Comme je le signalais en ouverture, c’est donc comme « la vie » et non comme « vie de » que le terme a pu rencontrer des enjeux théoriques. Il reste cependant un syntagme présent dans la théorie littéraire qui active le complément de nom qui est celui de « vie des œuvres ». À côté de l’expression aussi usée que controversée de « la vie comme œuvre26 », celle de « vie des œuvres » met l’accent sur l’organicité propre aux textes littéraires comme aux autres formes artistiques27. C’est Walter Benjamin qui en a donné la formulation la plus aboutie en réfléchissant philosophiquement sur la traduction. Tout le texte de La tâche du traducteur repose sur les déclinaisons du mot vie (leben, fortleben, überleben). La survie de l’œuvre, fortleben (continuité) et überleben (sur-vie), correspond au temps de son autonomie et donc de sa traduisibilité. Ce n’est pas en tant que telle que la traduction assure la survie de l’œuvre. C’est parce que l’œuvre a atteint cet état de survie que la traduction est possible. Il est important de comprendre qu’il ne s’agit plus ici de la vie biologique (engendrement, reproduction), mais de la vie en tant qu’elle est historicité (expérience, mémoire, transmission, tradition) – point qui me paraît déterminant pour donner un vrai contenu théorique au mot. La vie est histoire : « Ainsi naît pour le philosophe la tâche de comprendre toute vie naturelle à partir de cette vie, de plus vaste extension, qui est celle de l’histoire28. » Qu’elle soit histoire signifie non seulement qu’elle est faite de transformations et d’approfondissements, mais encore qu’elle est régie par un but. Or cette finalité est toujours au-delà d’elle, über-, donc dans la sur-vie. Comme le commente Antoine Berman dans L’âge de la traduction, patient commentaire de La tâche du traducteur :

[L]a vie, jamais, n’est sa propre fin. Ou encore : elle n’est pas une valeur absolue. La vie doit parfois être sacrifiée pour que son « sens » (ou sa « fin ») s’accomplisse – et même apparaisse. C’est donc que ce sens constitue à la fois sa signification et son essence les plus intimes et « quelque chose » qui est distinct d’elle. On peut appeler cela la séparation de la vie et de son essence : la vie est dominée par une finalité qui lui est simultanément immanente et transcendante : ce qu’exprime le über… allemand. La fin de la vie est au-delà et au-dessus d’elle, et pourtant en elle (sinon ce ne serait pas sa fin)29.

C’est ainsi que la vie se fait histoire et que l’œuvre vit : non pas seulement dans sa contingence, dans son expérience concrète, mais dans sa capacité ultime à se révéler dans son essence. C’est la tâche dévolue à la traduction que de la révéler. En étant tardive, débarrassée de la relation de l’œuvre à la vie de son auteur, la traduction l’ouvre à une vérité qui va même jusqu’à s’affranchir de tout lien avec l’original. La survie de l’œuvre de la traduction n’est pas seulement sa vie continuée – la mémoire du texte dans le temps –, mais sa vie enfin découverte et éclaircie, la vie.

Chapitre précédent : Transitionnalité, Hélène Merlin-Kajman


BIBLIOGRAPHIE

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Tiphaine Samoyault est directrice d’études à l’EHESS. Ses recherches actuelles portent sur les liens entre littérature et sciences humaines et sur la traduction. Parallèlement à ses recherches, elle est engagée dans le champ littéraire contemporain : elle a créé la revue en ligne de littérature et d’idées, En attendant Nadeau. Elle fait partie de plusieurs comités de rédaction de revues et tient le feuilleton du Monde des livres. Elle est également traductrice et a publié plusieurs récits (aux éditions Maurice Nadeau et au Seuil, dans la collection « Fiction & Cie »). Elle lie étroitement son travail de recherches à ses activités de création et de critique.

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