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Indiscipline

Myriam Suchet

Published onSep 21, 2023
Indiscipline
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indiscipline

Myriam Suchet

Définir l’indiscipline serait une contradiction dans les termes, comme l’injonction du père Ubu à ses soldats : « soyez libres ! ». Alors comment la faire figurer dans ce Lexique ? Le mieux serait de rendre perceptible le fait qu’elle ne forme pas une entrée à ajouter aux autres, puisqu’elle ne constitue pas une entité séparée ou discrète : la valeur de l’indiscipline est différentielle et réside dans l’invitation à faire un pas de côté à partir de ce qui est là, donné. J’aimerais donc plutôt vous faire une proposition : ouvrez ce livre à n’importe quelle page au hasard, et repérez un fragment de fragment qui vous semble plus particulièrement adressé (parce qu’il vous intéresse d’une manière ou d’une autre, évoque un souvenir, soulève une envie, réveille une correspondance, ou pour toute autre raison plus ou moins consciente). Prenez un crayon, et utilisez la marge de la page (ou une feuille de papier si le livre ne vous appartient pas) pour noter ce qui surgit en vous à la lecture. Dans la mesure du possible, essayez de naviguer entre l’abstraction et le concret, passez d’un texte littéraire à une référence théorique puis à une anecdote, changez de registre. Demandez-vous, par exemple, à quelle action peut vous convier tel concept, ou quelle création évoque tel geste. Puis renouvelez l’expérience et indiquez, en marge de la marge, le numéro de la page où vous vous rendez, et ainsi de suite… La page 13 pourra, par exemple, être annotée en marge et renvoyer à la page 56, qui elle-même conduira à la 22 puis à la 72. Chemin faisant, les annotations augmenteront le volume de rebonds toujours plus rebondissants, l’ouvriront à des perspectives aussi singulières qu’impromptues. Vous pouvez, bien sûr, adapter ou transformer cette proposition à votre guise.

Peut-être pratiquez-vous déjà des formes de lectures indisciplinées ? Peut-être n’aurez-vous aucune envie de vous livrer à l’expérience… Imposer un protocole, une unique manière de faire, serait tout aussi contradictoire que vouloir définir l’indiscipline !

Voici donc une autre tentative1. Le texte-montage qui suit n’est pas non plus une définition2 : il vise avant tout à mettre en scène la dimension fondamentalement relationnelle3 et embrayée4 de l’indiscipline, en faisant des notes de bas de page, des marges, des colonnes et d’autres encarts de textes5 des occasions de révéler la manière dont elle opère, à savoir : mettre en relation, établir des rapports, (re)brancher la réflexion académique le monde qui l’entoure – et accueillir les transformations suscitées par ces connexions affectantes.

L’indiscipline relève de la famille des recherche-actions, des recherche-créations6, de la pédagogie muséale7 et des autres démarches d’enquête de plein air et par grand vent8 le plus souvent menées par des collectifs composites9 de citoyenchercheures et autres artivistes préoccupées par la capitalisation croissante des savoirs10. Sans forcément adhérer à la rhétorique de la crise11, il s’agit de prendre acte de l’obsolescence des paradigmes de pensée hérités12 et de la mise à mal des institutions universiTerres13.

Le plus souvent14, l’inter- ou la pluri-discipline prolongent les modalités d’existence des disciplines instituées pour les combiner, cherchant à les additionner ou à les remembrer15 tout en les laissant indemnes16. Pour sa part, l’indiscipline chamboule chacune des approches de l’intérieur : elle sort la recherche de l’institution universitaire, frotte l’expertise et la pratique, considère la création comme une forme de vie et le quotidien comme un espace d’expérimentations. L’enjeu consiste donc moins à revendiquer la complémentarité d’approches qui restent distinctes qu’à cesser d’opposer le « dur » au « mou », le fondamental, l’expérimental à l’appliqué17. Il s’agit d’ouvrir la boîte noire de chaque discipline pour la décloisonner de l’intérieur, révéler les hétérogénéités qui la constituent et empêchent toute prétention à une posture de vérité stable.

Ce travail archéologique18 donne à l’indiscipline son irréductible dimension politique19. Parce que la discipline est une violence incorporée, l’indiscipline est nécessairement subversion et transgression, exercice d’un contre-pouvoir. Et parce qu’elle exige d’inventer des modes de subjectivation20, elle partage les efforts des approches soucieuses de se situer en se demandant à la fois ce que l’on cherche, pourquoi ou pour quoi, pour qui et de quelle manière, selon quelles procédures, avec quel soin, quels outils21. Aucune manière de chercher n’est « neutre », « objective »22. L’effacement énonciatif23 n’est jamais qu’un style parmi les autres, et c’est rarement le plus éthique24.

Dans cette perspective, la littérature s’avère particulièrement précieuse. D’une certaine manière, lire en littéraire25 constitue un formidable entrainement à l’indiscipline. Cette posture26 ne consiste pas seulement à lire de la littérature mais surtout à porter attention au comment de l’écriture ou lieu de se focaliser sur le pourquoi ou le quoi du propos, quel que soit le type de texte considéré27. Davantage qu’aucun autre, le texte littéraire s’avère volontiers non isotrope28, agissant comme un « trouble-fête »29 des ordres discursifs. Il s’agit de prêter une attention particulière à tout ce qui se hérisse, hirsute, révèle les marges énonciatives, concerne aussi bien le son que le sens, l’encre que le papier.

Face aux perspectives homogénéistantes, l’indiscipline littéraire offre le bénéfique vertige d’une anamorphose30. Son défi, c’est de maintenir l’ouverture, le questionnement, d’interroger les conditions de possibilité pour favoriser l’indétermination31 y compris là où les protocoles scientifiques tendent à la réguler, sinon la réduire32. Elle s’attache à faire importer et donc à re-susciter 33 de l’attention précisément aux endroits qui échappent à la surveillance habituelle. C’est à force de chahuter n’importe quelle entité (texte, langue, pratique, identité, etc.) jusqu’à y restaurer des marges de jeu que l’approche indisciplinée permet de restituer à la recherche ses potentialités d’action et de création intrinsèques, qui sortent du référentiel (ou du paradigme) établi.

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Chapitre suivant : Intersectionnalité, Yolaine Parisot


NOTICE BIOGRAPHIQUE

Myriam Suchet cherche, et se perd beaucoup. Son parcours littéraire s’est indiscipliné chemin faisant. Depuis 2012, elle dirige le Centre d’études québécoises de la Sorbonne Nouvelle dans une perspective de recherche-action-création. Elle a publié notamment L’Imaginaire hétérolingue. Ce que nous apprennent les textes à la croisée des langues (Classiques Garnier, 2014), Indiscipline ! Tentatives d’UniverCité à l’usage des littégraphistes, artistechniciens et autres philopraticiens (Montréal, Nota Bene, 2016) et L’Horizon est ici. Pour une prolifération des modes de relations (Rennes, Éditions du Commun, 2019). Depuis 2020, ses recherches (IUF) sur la traduction du français aux français au pluriel prennent trois formes complémentaires : des livrets trimestriels qui paraissent aux Éditions du commun, un kit de désapprentissage de « la langue » (réalisé avec les Tables des Matières) et le site En français au pluriel (créé avec Figures libres).

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