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Lecture située

Marie-Jeanne Zenetti

Published onSep 21, 2023
Lecture située
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lecture située

Marie-Jeanne Zenetti

Elle lit Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee en pensant aux vies qui comptent et qu’on assassine. Il lit à un enfant Moi, j’ai peur du loup d’Émilie Vast, et cette lecture leur parle d’étrangeté fantasmée, de la haine qu’elle nourrit si on se dispense de regarder vraiment celui qu’on croit redouter. Ils lisent L’heptaméron de Marguerite de Navarre et 2666 de Roberto Bolaño dans l’urgence des luttes contre les violences faites aux femmes. Les trois petits cochons te racontent en même temps qu’à moi les portes qu’on peut ouvrir à ceux qu’une menace mortelle a chassés de chez eux, les fuites subies et le refuge offert. Vous lisez Le coût de la vie de Deborah Levy et vous pensez au prix que ça coûte, un lieu à soi, aux livres que vous avez lus dans lesquels le choix d’écrire semblait ne coûter presque rien, parce que d’autres travaillaient dans l’ombre qui le rendaient possible.

Nous ne lisons pas simplement avec ce que nous sommes, mais avec ce que nous voulons voir advenir. Nous activons le sens des textes en les tramant à nos histoires particulières, à nos identités collectives, mais aussi à nos révoltes, aux luttes qui nous soulèvent, aux horizons qu’elles dégagent. Notre expérience de la littérature se déploie à cette confluence où se rejoignent ce que nous n’avons pas choisi, qui nous contraint et nous limite, et ce que nous choisissons de faire de ces contraintes.

Nous lisons les textes avec l’expérience d’être lu·e·s nous-mêmes. Le genre, la ou les langues que nous parlons, la classe sociale, la sexualité, la nationalité, la couleur de notre peau font partie des données qui orientent la manière dont nous sommes lu·e·s chaque jour dans l’espace social. Ces données déterminent en partie ce que nous lisons en retour du monde qui nous entoure, des phénomènes que nous observons, des textes que nous interprétons. Elles ne le déterminent pas entièrement : elles se conjuguent, dans nos lectures et nos observations, à des engagements, des solidarités, des utopies qui les reconfigurent, les transforment, les contestent parfois.

Lectures modèles

Comment théoriser ce qui, dans l’expérience de la littérature, ne relève ni de la subjectivité particulière ni d’une tentative de dégagement de tout investissement subjectif ? La théorie littéraire en France reste marquée par l’héritage d’une science du texte qui, depuis les années 1960, a valorisé la construction de catégories transcendant les œuvres individuelles, dans le cadre d’une modélisation présentée comme objective. Du côté des théories de la réception, toute une tradition postule l’existence de lecteurs idéaux, dont l’activité serait prévue par le texte et déductible de celui-ci1. Dans Lector in fabula, Umberto Eco définit le lecteur modèle comme « un ensemble de conditions de succès ou de bonheur, établies textuellement, qui doivent être satisfaites pour qu’un texte soit pleinement réalisé dans son contenu potentiel2 ». Ce lecteur dépourvu de corps est évidemment une fiction théorique. La lecture optimale, dont le texte programmerait l’itinéraire à la manière d’un GPS, est sans cesse contredite ou complétée par les lectures réelles qu’en font les lecteurs et les lectrices réel·le·s, qui, comme les conducteurs et conductrices réel·le·s, s’arrêtent parfois pour regarder le paysage, confondent la gauche et la droite, prennent des détours imposés par les contingences ou par leur fantaisie, et parfois se rebiffent contre les injonctions des voix enregistrées. Mais ces théories ne sont pas sans effet sur nos pratiques interprétatives. Une part non négligeable de la formation française en études littéraires, de l’école à l’université, vise à réduire l’écart entre le modèle et le réel, à apprendre à celles et à ceux qui lisent concrètement et imparfaitement comment se glisser, le temps d’une explication de texte, dans la peau idéale et apparemment neutre du lecteur « programmé par le texte ». Cette tradition interprétative défend l’idée que, pour lire, il faudrait mettre entre parenthèses ses coordonnées sociales et historiques, ses convictions et ses combats, cela afin de se projeter à la place ménagée par l’œuvre. Il faudrait, le temps de la lecture, tenter de s’oublier soi-même et reconstituer le jeu mouvant de significations orchestré par le texte. Cette conception de la lecture part du postulat qu’il est possible et souhaitable, au seuil du livre, de se dépouiller comme d’un vêtement de son corps et de son histoire, de devenir le temps de la lecture un lecteur utopique.

Un tel entraînement est certes formateur. Mais on peut interroger les modalités de construction de cette figure de « modèle » et l’idéal de neutralité qui la sous-tend. Censément « déductible du texte », le lecteur idéal dissimule souvent les conclusions d’une lecture empirique, et pas n’importe laquelle : une lecture professionnelle, investie d’une autorité supérieure. Umberto Eco reconnaît qu’il est parfois difficile de distinguer entre « interprétation critique » et « coopération interprétative », entre réaction personnelle et réaction programmée par le texte3. On peut aussi sonder les résistances que ce mode de lecture rencontre parfois. Faire l’hypothèse qu’il est plus facile de se glisser dans la peau d’un lecteur modèle quand la place qui lui est ménagée n’est pas trop éloignée de celle qu’on occupe soi-même lorsqu’on raccroche, le soir venu, son habit idéal. Pour certains sujets plus que d’autres, l’apprentissage de l’explication littéraire s’apparente à un étrange exercice de mise à distance de soi. La promotion d’une telle pratique d’interprétation des textes sert aussi à en disqualifier d’autres : c’est le cas des lectures « naïves », jugées subjectives et partielles, mais aussi de lectures professionnelles qui mobilisent les outils des études de genre ou des études postcoloniales et qui sont parfois décriées comme « idéologiques », en raison de l’analyse des rapports de pouvoir dont elles se réclament. Ces lectures se voient régulièrement accusées de méconnaître ce que serait « réellement » la littérature, au motif que celle-ci serait indissociable de son autotélisme, partant de son autonomie – et cela le plus souvent sans qu’une telle définition de la littérature, somme toute récente, ne soit historicisée ni même explicitée. Mais la stratégie de lecture qui consiste à tenter de s’oublier soi-même afin de contrer nos identifications subjectives et nos biais idéologiques garantit-elle la rigueur de nos pratiques interprétatives ? Ne risque-t-elle pas, au contraire, d’en accroître la partialité, en présentant comme neutres certains points de vue bien spécifiques sur les textes et les œuvres, et en leur conférant ainsi une valeur, voire une scientificité qui mériteraient d’être interrogées ?

Il ne s’agit pas de prendre parti pour ou contre tel ou tel mode de lecture, encore moins pour tel mode de lecture contre d’autres. Il s’agit plutôt de penser l’écart entre des expériences de lecture ordinaires et des pratiques interprétatives valorisées dans un cadre institutionnel. Il s’agit aussi de réfléchir, au-delà de cet écart, à leur articulation possible. L’histoire de la théorie littéraire, en France du moins, est liée au souci de faire discipline et d’exister en tant que discipline4. Produire des savoirs à partir de la littérature suppose d’aller au-delà des jugements particuliers concernant « ce que j’aime » dans un texte et « ce que cela me fait ». Ces jugements sont pourtant au cœur de la littérature telle que nous en faisons l’expérience depuis l’enfance. Produire des savoirs à partir des œuvres et de leur lecture – et non pas seulement à partir de l’étude de la littérature en tant que fait social ou historique – suppose de ne pas se couper entièrement de ces jugements, de réfléchir à ce qui en eux est généralisable, et jusqu’où. De là sans doute l’enjeu lié à la production théorique au sein des études littéraires, elles qui, plus peut-être que d’autres disciplines, se débattent, pour leur définition et leur survie, avec le couple objectivité/subjectivité. La théorie littéraire signale une ambition de dépasser le plan de la lecture personnelle. Elle propose des catégories et des modèles susceptibles d’objectiver les caractéristiques des œuvres et les interprétations qu’elles suscitent. La plupart des outils et des concepts que nous mobilisons dans le cadre d’une lecture savante ou scolaire sont ainsi tributaires d’un geste antérieur de mise en série et de repérage de récurrences entre les textes – récurrences liées par exemple au genre textuel, aux procédés narratifs, rhétoriques ou stylistiques. Repérer des récurrences au sein de séries constituées en corpus, comme le proposent l’histoire et la théorie littéraires, permet aux chercheur·e·s de parer l’accusation de subjectivité qui pèse sur la critique d’un texte en particulier. Repérer au sein de textes singuliers des caractéristiques qui les apparentent à telle ou telle série, des procédés identifiés comme tels, ainsi que l’exigent les exercices de l’explication et du commentaire littéraires, permet d’objectiver une interprétation. Une telle méthode garantirait contre les écueils de la lecture « au premier degré5 », parmi lesquels figurent l’illusion psychologisante (« vous avez affaire à un personnage, pas à une personne »), l’anachronisme, les jugements de goût ou les verdicts moralisateurs. En somme, il conviendrait de tenir à distance, au nom d’un détachement présenté comme la garantie d’une attitude professionnelle face aux textes, ce qui en eux suscite nos affects, nous indigne, nous émeut. Beaucoup pourtant s’accordent à dire qu’une lecture purement technicienne des textes littéraires présente le risque de passer outre ce qui à travers eux se donne en partage et qu’Hélène Merlin-Kajman analyse – comme dans ce volume – en termes de « transitionnalité6 ». La scientificité des études littéraires serait-elle à ce prix ?

Savoirs situés

Les études littéraires ne sont bien sûr pas la seule discipline que taraude la question de l’objectivité. Elles invitent à s’en saisir depuis l’inquiétude et l’inconfort disciplinaire qui happent des chercheurs et chercheuses réuni·e·s non par des méthodes ou des approches, mais autour d’un objet commun. Cet objet, ce sont les textes que nous nommons « littérature », ensemble dont les contours eux-mêmes sont soumis à débat. Face à cet inconfort, il est possible d’emprunter les outils d’autres disciplines qui paraissent fournir des garanties solides quant à l’objectivité des démarches scientifiques qu’elles engagent. Il est possible aussi d’interroger ce que l’objet « littérature » fait au concept d’objectivité lui-même, et pour cela de revenir sur une partie de son histoire récente. Dans la deuxième moitié des années 1980, le concept d’objectivité scientifique a fait l’objet d’une importante critique interdisciplinaire portée notamment par les relectures féministes de l’épistémologie marxiste. Les travaux de la politologue Nancy Hartsock, de la philosophe des sciences Sandra Harding, des sociologues Hilary Rose, Dorothy Smith et Patricia Hill Collins ont été rassemblés en anglais sous le nom de Feminist Standpoint Theory7, qu’on traduit le plus souvent en français par « féminismes du positionnement » ou du « point de vue situé8 ». Elles y mènent une critique de l’objectivité et des paradigmes scientifiques dominants dans leurs disciplines et dans les sciences en général, sur la base d’une approche matérialiste qui postule que toute connaissance dépend de ses conditions historiques et sociales de production9. Selon ces chercheuses, le genre, la classe, l’ethnicité, la sexualité ou encore les capacités physiques d’un individu déterminent sa compréhension du monde et limitent ce qu’il est capable ou non de percevoir et de connaître. Il n’est donc pas possible de produire un savoir désintéressé en adoptant un point de vue neutre, impartial, surplombant. Puisque l’idéologie façonne ce que nous appelons « objectivité » et structure la production de connaissances, il faut prendre en compte les intérêts de celles et ceux qui les élaborent et s’intéresser aux angles morts que leur position dans les rapports sociaux leur dissimule. Sandra Harding distingue ainsi entre une « objectivité faible », entendue comme neutralité axiologique, et un programme d’« objectivité forte » [strong objectivity10] destiné à fonder une « science de relève11 » [successor science] : une science attentive aux rapports de pouvoir en jeu dans les processus d’élaboration des savoirs et soucieuse de soumettre ses pratiques à un constant réexamen critique.

Il ne s’agit donc pas, pour les épistémologies féministes, d’abandonner la prétention à l’objectivité, mais de la redéfinir. Dans un article intitulé « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle12 », la biologiste, philosophe et historienne des sciences Donna Haraway pose la question en ces termes : comment tenir ensemble critique des pratiques scientifiques et engagement ? Comment ne pas céder au relativisme mais défendre la production de récits fidèles à la réalité du monde, susceptibles d’être partagés et de fonder des actions collectives ? Haraway répond à ce problème par un concept qui a connu depuis une importante diffusion : celui de « savoirs situés » [situated knowledges]. Elle y redéfinit la notion d’objectivité et défend l’idée d’un privilège épistémique lié aux perspectives partielles. La « vue d’en haut » dissimule en effet selon Haraway une pratique d’escamotage qu’elle nomme « le truc divin13 » [the god trick] : un « regard dominateur émanant de nulle part » qui « permet à la catégorie non marquée de revendiquer le pouvoir de voir sans être vue, de représenter en échappant à la représentation14 ». Un tel regard surplombant, affirme Haraway, efface ses propres conditions de production sémiotiques et matérielles et prétend à la neutralité, alors qu’il dissimule un point de vue spécifique – masculin, blanc, hétérosexuel, humain – qu’il prétend universaliser. À l’inverse, « l’objectivité féministe » prônée par Haraway est synonyme de « savoirs situés » : elle suppose de multiplier les perspectives partielles et d’adopter un positionnement mobile. Aucun point de vue singulier ne peut suffire à décrire le monde ou à le connaître ; il n’existe pas, selon la chercheuse, de point de vue « innocent » garanti par une « identité », quelle qu’elle soit15. Ce n’est que dans la connexion entre des savoirs situés qu’un savoir sur le monde plus complet peut être construit. « L’objectivité féministe, résume Haraway, est affaire de place circonscrite et de savoir situé, pas de transcendance et de division entre sujet et objet. Ainsi seulement pourrons-nous répondre de ce que nous avons appris à voir16. »

Une critique en situation

Ces réflexions peuvent-elles nourrir les études littéraires ? Peuvent-elles ouvrir la voie à une théorisation des pratiques de lecture qui échappe au binarisme de l’alternative entre subjectivisme radical et neutralité modèle ? Peut-on, à partir des épistémologies féministes, concevoir une manière de lire qui, sans chercher à gommer les contraintes qui pèsent sur toute lecture, travaille à objectiver ce que ces contraintes peuvent ou non faire apparaître dans un texte ? Peut-on ainsi théoriser une pratique de lecture située, c’est-à-dire une lecture qui ne soit ni dégagée de la position depuis laquelle elle s’énonce ni identifiée à celle-ci, mais qui s’efforce de prendre en compte ce qui, dans la littérature, dans nos manières de la lire et de la partager, nous engage dans le monde ?

L’idée d’étudier la littérature dans une perspective située n’est pas neuve. Les expressions « point de vue situé » et « savoirs situés » font d’ailleurs entendre, sous la forme de l’adjectif, un mot chargé d’une importante histoire dans le domaine des études littéraires en français. Le concept de situation, après avoir joué un rôle central dans plusieurs courants de pensée plus ou moins directement influencés par le marxisme, semble pourtant s’être effacé des discours de la critique et de la théorie littéraires contemporaines, où il reste associé à l’œuvre de Jean-Paul Sartre. Dans L’être et le néant, Sartre définit la liberté comme fondamentalement liée à un ensemble de données préexistantes, individuelles et collectives, psychologiques, historiques et sociales17. Être libre, c’est faire, c’est-à-dire agir par rapport à un état de fait18. La situation sartrienne se définit ainsi à l’intersection entre liberté et contraintes, comme le rapport entre un pour-soi et l’en-soi qu’il néantise19. Elle diffère du contexte, dans la mesure où elle n’est pas seulement une donnée ou un ensemble de données : elle désigne à la fois ce dans quoi on est engagé·e et ce dans quoi on s’engage par l’action. Le concept de situation s’élabore et s’affine aussi dans les écrits critiques et théoriques de Sartre sur la littérature. Il défend ainsi un « théâtre de situations », qu’il oppose au théâtre psychologique de « caractères » hérité du XVIIIe siècle20, et rassemble sous le titre de Situations des textes et des entretiens datés de 1938 à 1975. Ce mot, central dans sa critique et sa philosophie, est aussi au cœur de leur contestation par Guy Debord et les situationnistes au tournant des années 1950-1960. L’Internationale situationniste définit la situation par la praxis21 et critique l’existentialisme alors en vogue en détournant une phrase de Karl Marx22 : « Jusqu’à présent, les philosophes et les artistes n’ont fait qu’interpréter les situations ; il s’agit maintenant de les transformer23. » Au travail d’identification, de représentation et d’analyse de situations proposé par Sartre s’oppose la construction de situations : les situationnistes entendent ainsi redonner aux individus le contrôle de leur existence par la « domination collective du monde24 ».

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le concept de situation a fait ainsi l’objet d’un intérêt philosophique et esthétique indissociable de projets politiques. À l’analyse ou à la production de situations, il faut ajouter un intérêt pour un geste critique qui se voit souvent formulé comme un appel à « se situer ». Dans les discours savants et militants des années 1960 à 1980, il désigne une exigence de réflexivité elle aussi tributaire d’enjeux politiques. Il s’agit pour les intellectuel·le·s non seulement de comprendre certains phénomènes, mais pour cela d’expliciter « d’où l’on parle ». L’expression témoigne d’une attention à la dimension de pouvoir en œuvre dans toute prise de parole. Elle va de pair avec l’idée que tout discours sur le monde manifeste ou trahit une manière de s’y engager, que ce soit en confortant les lignes de partage et les hiérarchies qui le structurent ou au contraire en les subvertissant. On peut voir dans cette autre acception de la « situation », qui en fait un geste essentiel à la production de savoirs critiques, une manière de poser à nouveaux frais la question de la légitimité des discours de savoir, dans le contexte d’une mise en question générale de l’autorité dont hérite aussi, deux décennies plus tard, le concept de « savoirs situés » proposé par Haraway. Une telle acception de la situation était déjà présente chez Sartre dans sa théorisation de l’activité critique. En 1944, Sartre vient de développer sa théorie de la littérature engagée. Il associe alors l’activité critique à un engagement qui passe par le fait de situer des discours – notamment des discours littéraires ou artistiques – et de se situer dans son discours : « La fonction du critique, écrit-il, est de critiquer, c’est-à-dire de s’engager pour ou contre et de se situer en situant25. » Il s’agit pour Sartre d’appliquer au discours critiqué et au sujet critiquant une analyse qui éclaire des manières, convergentes ou divergentes, de se positionner face à une situation donnée. Cela suppose, de la part du critique, un examen de sa propre situation, de façon à viser « la subjectivité de l’objectif et l’objectivité du subjectif26 ». Le reproche formulé par Sartre envers Gustave Flaubert dans L’idiot de la famille repose sur l’idée que, faute d’une telle analyse, on risque de basculer dans la mauvaise foi, entendue comme le refus pour un sujet d’endosser la responsabilité de ses choix. Sartre assimile dans ce livre l’écriture de Flaubert à une entreprise de dé-situation dont il cherche à se distinguer : celle de l’artiste qui cherche à échapper par la fiction à la réalité du monde en tentant vainement de prendre sur le monde le point de vue de l’Absolu27.

On peut bien sûr souligner la proximité entre une telle critique du projet flaubertien et la contestation épistémologique du « truc divin » par Haraway ou la critique de « l’objectivité faible » par Harding. Sans doute est-il plus important de rappeler que le travail d’explicitation et d’objectivation de la manière dont des individus entreprennent de « situer » leurs propos a une histoire dans la critique et la théorie littéraires et d’insister sur le fait que les études littéraires fournissent des outils précieux pour l’analyse de ce geste. Les épistémologies critiques gagnent de toute évidence à s’enrichir des apports de la linguistique énonciative, de l’analyse de discours, de la rhétorique ou de la narratologie. Elles gagnent aussi à chercher dans les œuvres de littérature des exemples de construction de ce que Pierre Bourdieu, dans son introduction à La misère du monde, appelle un « espace des points de vue28 ». Produire des savoirs situés, comme le préconise Haraway, suppose de multiplier les opérations de décentrement. Notre expérience de la littérature est indissociable de ces décentrements. Le recours aux points de vue multiples défendus par Haraway et la mise en doute du point de vue omniscient constituent des procédés auxquels les écrivain·e·s ont fréquemment recours. La critique, la théorie et les méthodes des études littéraires, comme plus largement la lecture de textes de littérature, peuvent ainsi nourrir les pratiques de recherche situées qui se développent au sein de différentes disciplines des sciences humaines, des sciences sociales ou des sciences de la vie.

Lectures situées

J’aimerais défendre l’hypothèse que la réciproque aussi est vraie : les théories des savoirs situés peuvent nourrir les études littéraires. Dans un contexte historique où le modèle de l’écriture engagée tel qu’il dominait après-guerre paraît révolu, où le paradigme de l’autonomie de la littérature qui lui a succédé, avec les lectures esthètes ou « dégagées » qu’il promeut, semble à son tour sur le déclin, elles invitent à poursuivre en l’actualisant le projet sartrien d’une critique littéraire située et situante. Le programme épistémologique que formule Haraway offre une alternative à la dichotomie subjectivisme/neutralité. Un point de vue situé n’est jamais donné, mais construit. Il n’est ni purement subjectif, comme le serait un simple point de vue, ni entièrement prédéterminé par les conditions d’existence sociale des individus : comme le Standpunkt de la théorie marxiste, il suppose la conscience d’appartenir à un groupe et s’élabore dans la participation à des luttes collectives. Appliqué à l’interprétation des textes de littérature, un tel programme épistémologique dessine une alternative à l’opposition lecture engagée/lecture « dégagée ». Il ne s’agit donc pas, à partir des savoirs situés, de proposer une nouvelle grille d’interprétation des textes fondée sur une grille de lecture du monde – comme cela a pu être reproché aux critiques féministe, postcoloniale ou marxiste, entre autres. Il ne s’agit pas davantage de prétendre à la neutralité interprétative. Il s’agit de théoriser une méthode de lecture qui s’efforce de « répondre de ce que nous avons appris à lire » et pour cela de prendre appui sur des épistémologies critiques dont l’ambition est de « répondre de ce que nous avons appris à voir ». Il s’agit de prendre en compte des points de vue situés sur les textes, mais sans s’identifier à l’un deux en particulier.

Je formulerai provisoirement pour conclure quelques-uns des principes d’une telle méthode de lecture.

  1. Une lecture située postule que tout discours, même apparemment « neutre », manifeste un positionnement politique ou « point de vue situé » sur le monde extralittéraire. Ce postulat vaut autant pour les discours littéraires que pour les discours critiques qui s’en saisissent. Un point de vue situé est en partie déterminé par les conditions matérielles d’existence de l’auteur ou de l’autrice, du lecteur ou de la lectrice, par la place qu’il ou elle occupe dans les rapports sociaux. Il dépend également de la manière dont elle ou il s’engage avec d’autres dans le monde afin de le transformer.

  2. Une lecture située reconnaît l’existence d’une pluralité de points de vue situés également légitimes face à un texte. Un lecteur ou une lectrice peut adopter un point de vue situé différent de celui de l’auteur ou de l’autrice.

  3. Un point de vue situé est construit en discours : les outils développés dans le cadre des études littéraires sont indispensables à son analyse, qui peut être menée en combinant les approches et les outils de la rhétorique, de l’analyse de discours, de la linguistique énonciative, de la narratologie, de la stylistique, entre autres.

  4. Une lecture située ne se déploie pas sur le plan des signifiants, elle ne se donne pas pour but de déplier les sens possibles d’un texte ni d’en éclairer les obscurités. Elle envisage le texte littéraire comme un discours et sa réception en contexte. Elle adopte une perspective épistémique, c’est-à-dire qu’elle s’intéresse à la manière dont la littérature produit, selon des stratégies plus ou moins indirectes, des discours sur le monde extralittéraire.

  5. Une lecture située postule que tout point de vue doit faire l’objet d’une critique scrupuleuse. Toute description, toute analyse, du simple fait qu’elle est rapportée à un point de vue, occulte certains aspects de l’objet au moment où elle s’efforce d’en rendre d’autres visibles.

  6. Une lecture située s’efforce de confronter des manières, toujours partielles, partiales et complémentaires, de voir et de penser.

  7. Une lecture située postule que la confrontation entre des points de vue situés discordants peut contribuer à enrichir notre compréhension des œuvres littéraires.

  8. La légitimité d’une lecture située n’est pas fondée sur la référence à une autorité, ni sur la recherche d’une quelconque neutralité interprétative, mais sur un travail d’explicitation, d’objectivation et de critique d’un ou de plusieurs points de vue situés.

  9. Une lecture située n’entend pas donner libre cours à l’agacement, à la colère, à l’enthousiasme ou à d’autres émotions que la lecture littéraire suscite parfois. Elle s’efforce d’objectiver méthodiquement certaines de ces réactions, de les expliciter et d’en faire le point de départ d’un questionnement.

  10. De façon privilégiée, les lectures situées s’élaborent collectivement. Ce n’est que dans la discussion qu’une réaction individuelle peut être éprouvée comme partagée et partageable, qu’elle peut être objectivée en la rapportant à une situation qui, sans être commune à tous·tes, est commune à plusieurs. La discussion collective, dans le meilleur des cas, offre le cadre d’un conflit raisonné entre des positionnements distincts. Une lecture située vise non à suspendre ou à résoudre les oppositions entre ces positionnements, mais à inscrire la lecture dans un cadre où de tels conflits peuvent être ressaisis sur un mode critique. Ce n’est qu’en s’employant à construire patiemment cet espace de confrontation raisonnée des points de vue que les réactions initiales des lecteurs et lectrices peuvent être réinvesties dans une lecture située.

Une pratique de lecture située s’élabore ainsi à la croisée d’une question (la politique des savoirs et des représentations), d’un champ disciplinaire (les études littéraires) et d’une tradition théorique (les épistémologies féministes). Elle naît d’une attention à ce qu’on fait des textes et à ce qu’ils nous font, d’un désir d’élargir les usages de certains outils développés au sein des études littéraires et d’une interrogation quant à la place de cette discipline dans le paysage intellectuel et académique contemporain. Elle naît aussi d’un goût pour cet exercice exigeant qui consiste à débattre de littérature, à confronter, nuancer, éclaircir ses idées sur les textes, dans le cadre d’une critique qui excède largement les questions esthétiques et le jugement de goût. Reconnaître l’intérêt intellectuel que ces débats présentent, les intégrer davantage aux formations scolaires et universitaires, favoriser à travers eux l’exercice collectif d’une pensée critique peut être une manière de faire des études littéraires, d’enseigner la littérature, de lire des textes et d’en faire quelque chose. C’est à un tel usage de la littérature que les lectures situées espèrent contribuer.

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Sartre, Jean-Paul, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1973.

Sartre, Jean-Paul L’idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, t.1 et t.2, Paris, Gallimard (Bibliothèque de philosophie), [1971-1972] 1988.

Sartre, Jean-Paul, « Portrait d’un inconnu », dans Situations IV, Paris, Gallimard (Blanche), 1964, p. 9-16.

Sartre, Jean-Paul, Un théâtre de situations, Paris, Gallimard (Folio Essais), 1992.

Ziktouni, Benedikte, « “With Whose Blood Were My Eyes Crafted?” (D. Haraway) : les savoirs situés comme la proposition d’une autre objectivité », dans Elsa Dorlin & Eva Rodriguez (dir.), Penser avec Donna Haraway, Paris, Presses universitaires de France (Actuel Marx confrontation), 2012, p. 46-63.


NOTICE BIOGRAPHIQUE

Marie-Jeanne Zenetti est maîtresse de conférence en littérature des XXe et XXIe siècles à l’Université Lumière Lyon 2. Spécialiste d’arts et de littératures documentaires, de théorie littéraire et d’études de genre, elle a notamment publié Factographies. Écritures de l’enregistrement à l’époque contemporaine (Classiques Garnier, 2014). Elle a codirigé le numéro « Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés » (Fabula LhT, n° 26, octobre 2021). Ses recherches actuelles portent sur les liens entre littérature et savoirs situés.

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